Voix électorales, volonté populaire

14224372466_4ded220f36_zLes élections régionales viennent à peine de s’achever. De manière attendue, celles-ci n’ont que très lointainement porté sur le fond de ce pourquoi est censé porter la désignation des représentants. Il suffit en effet de regarder les tracts des candidats pour voir que les promesses de campagne n’avaient rien à voir avec les compétences effectives des régions. Comme d’habitude – ce seul élément étant déjà assez préoccupant concernant la santé de notre démocratie représentative – le scrutin a été transformé en plébiscite du parti politique préféré des votants. Passons.

Le moment étant venu de désigner les vainqueurs et les vaincus, les commentateurs soulignent qu’il s’agit d’une curieuse élection, sans gagnant ni perdant, entre un parti d’extrême droite dans une dynamique d’attraction sans parvenir toutefois à la concrétiser, un parti de gauche qui sauve les meubles malgré son impopularité croissante, et un parti de droite qui, bien que vainqueur dans les urnes au second tour, a manifesté une faiblesse inédite pour un principal parti d’opposition.

A mon sens, les enseignements à tirer de ces résultats vont toutefois largement au-delà de la consécration d’un tripartisme en France ; de la prise d’acte d’un divorce très profond entre les électeurs et les hommes politiques ; ou encore de l’inquiétude de voir arriver à plus ou moins brève échéance des personnes issues d’un parti dont les racines idéologiques se trouvent dans le pétainisme, l’OAS, ainsi que le groupement politique « Occident », aux sympathies fascistes parfaitement assumées.

Déterminer si le Front National d’aujourd’hui est resté le même qu’à l’origine est un sujet particulièrement complexe, qui excède largement le cadre de ce billet. Il serait bien naïf en tout cas de considérer qu’un rapide coup de peinture réalisé à l’occasion du seul et unique changement de dirigeant qu’ait jamais connu le parti soit à même de lui faire perdre tout lien avec ses racines profondes.

Cette montée du Front National – continue depuis quinze ans, se conjugue avec la persistance de l’abstentionnisme, qui s’installe durablement, élection après élection. Le bref sursaut, conjoncturel, observé au second tour, de la participation masque le fait que plus de 40 % des électeurs inscrits ne s’y sont tout de même pas déplacés pour voter (les électeurs inscrits n’étant eux-mêmes qu’une partie des électeurs potentiels).

Pour autant, si les études des instituts de sondage ne manquent pas sur l’abstention, la société dans son ensemble ne semble toujours pas avoir réalisé une réflexion globale sur son ampleur et ses causes, si ce n’est des appels à restaurer la confiance entre les électeurs et les hommes politiques, truismes qui ne permettent pas de prendre la mesure du phénomène.

L’abstention ne saurait en effet se réduire à la déception des électeurs par rapport aux hommes politiques – élément certes réel et non négligeable, mais qui trouve des racines bien plus profondes encore.

Celles-ci sont à mon sens, pour une large part, relative à la question de savoir dans quelle mesure la « volonté populaire » peut s’exprimer dans les urnes.

En effet, à chaque élection, on entend régulièrement des électeurs se plaindre de devoir voter, non pas pour la personne qu’ils estiment être la meilleure ou la plus compétente, mais contre celle qu’ils ne veulent absolument pas voir être élue.

L’idée de voir que l’ensemble de ses opinions et considérations politiques ne peut que se voir réduire à la plus simple expression – se limitant au simple choix d’un champion parmi des candidats présélectionnés, n’est-elle pas, sur un plan fondamental, source de frustration, voire de lassitude, pouvant aboutir à se dire que le jeu électoral n’en vaut pas la chandelle ?

Prenons un exemple concret. Supposons que vous décidiez que Violet est le candidat idéal pour occuper les fonctions. Toutefois, vous savez ou croyez savoir que seuls deux candidats sont susceptibles de gagner l’élection, Bleu et Rouge.

Or, vous ne voulez surtout pas de Rouge. Vous êtes du coup tiraillé dans un dilemme cornélien : devez-vous voter Violet au risque de laisser Rouge gagner ? Ou devez-vous voter Bleu à contrecœur pour essayer de contrer Rouge, en acceptant ainsi que Violet fasse un mauvais résultat, alors même que vous estimez qu’il s’agit du meilleur ?

Dans les deux cas, vous aurez voté tout en ayant la sensation de n’avoir pu exprimer qu’une grossière caricature de votre réel souhait.

Ainsi, les sondages créent des prophéties auto-réalisatrices – l’ascension de Ségolène Royal lors des primaires socialistes de 2006 avait été le très large produit de sondages favorables, lesquels avaient conduit les électeurs socialistes à voter pour elle puisqu’il leur avait été dit qu’elle serait la meilleure candidate pour battre la droite.

Plus profondément encore, la grossièreté simpliste de ce système permet, en amont du processus électoral, de faire en sorte, par de savants calculs, qu’une voix ne soit pas équivalent à une autre. Il suffit par exemple de redécouper des cantons pour faire en sorte que les voix de l’adversaire soient toutes concentrées dans certains cantons déjà perdus, pour permettre de faire basculer en votre faveur des cantons qui étaient jusque-là serrés. Ou pour aller plus loin, il est particulièrement ironique de voir que le FN, qui se plaint aujourd’hui des manœuvres stratégique, ait été pourtant le principal bénéficiaire de la plus grosse entourloupe électorale de la Vème République.

L’ensemble de ces calculs et raisonnements tortueux est directement lié au fait que le système électif ne permet finalement pas à l’électeur d’exprimer les nuances de sa volonté. Il n’a dès lors que deux choix : soit il la compresse, la reforme à coups de marteaux pour lui permettre de rentrer dans l’une des cases prédéfinies qu’on lui propose, soit il se décourage et s’abstient.

Lorsque l’usage de soumettre tous les individus à la volonté du plus grand nombre s’introduisit dans les sociétés, & que les hommes convinrent de regarder la décision de pluralité comme la volonté commune de tous, ils n’adoptèrent pas cette méthode comme un moyen d’éviter l’erreur & de le conduire d’après des décisions fondées sur la vérité : mais ils trouvèrent que, pour le bien de la paix & l’utilité générale, il fallait placer l’autorité où était la force, & que, puisqu’il était nécessaire de se laisser guider par une volonté unique, c’était la volonté du petit nombre qui naturellement devait se sacrifier à celle du plus grand. […] On voit qu’ils cherchèrent beaucoup plus à contre-balancer les intérêts et les passions des différents Corps […] qu’à obtenir de leurs décisions des résultats conformes à la vérité – Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Bnf Gallica p ij.

Allons plus loin encore. Pouvons-nous vraiment dire qu’une volonté générale légitimante existe, dès lors qu’on l’a vu, celle-ci n’est en définitive qu’un agrégat de voix, numériquement accolées, mais en réalité très différentes dans leur sens et leurs attentes ? Peut-on dire également que les minoritaires, ou ceux qui ont choisi de ne pas s’exprimer, sont uniquement des volontés particulières inexistantes ?

Comme Condorcet le démontre si bien, il n’est pas simple de répondre « oui » à cette question. Il me semble au contraire que le résultat électif ne doit pas être vu comme une transsubstantiation légitimatrice du vainqueur, mais simplement comme une méthode pacifique de résolution d’un conflit.

Nous verrons par la suite que l’acception d’une telle définition amène naturellement à se demander si le processus électif est le seul indiqué pour permettre à une société de désigner les gouvernants.

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