To be or not to be

Avertissement au lecteur : cet article, publié aujourd’hui, a été rédigé le dimanche 1er novembre 2015. Il est donc antérieur aux tragiques attentats qui ont à nouveau frappé la France le 13 novembre. Si cette nouvelle catastrophe appellera naturellement la rédaction d’un post dédié, j’ai décidé après reflexion de laisser ce post-ci inchangé.

Le 2 février 2015, soit à peine quelques semaines après l’attentat ayant touché Charlie Hebdo et la mobilisation qui s’en est suivie, Denis Mazeaud, éminent professeur de droit français, écrivait au sommaire de la semaine juridique un éditiorial intitulé « Blasphaime », où il parlait notamment des contours de la liberté d’expression.

Une fois n’est pas coutume, les juristes étaient appelés à la rescousse dans la presse non juridique pour rappeler le sens et la portée de [la liberté d’expression], essence de toute société démocratique, et de ses fruits naturels, que sont les « droits » à la caricature, au blasphème et à l’humour. 

[…] Puis est arrivé le temps des donneurs de leçons qui ont entrepris de tracer de nouvelles frontières à la liberté d’expression et aux modalités dont les bouffons en font usage. Selon eux, quand on se moque de la religion, surtout de la religion musulmane, la loi ne saurait constituer la seule source de ses exceptions, faute de quoi serait encore accru le sentiment lancinant d’islamophobie qui entrave l’intégration de nos compatriotes de confession musulmane.

[…] En somme, il reviendrait dès lors à chacun de faire preuve d’un sens des responsabilités, d’autant plus certain que des vies sont en jeu, qu’imposeraient la conscience, la décence, la morale et l’éthique. Doit-on passer pour un pousse au crime si on n’adhère pas à ce préchi précha liberticide et si on considère qu’il n’appartient qu’à la loi, toute la loi mais rien que la loi, de tracer les frontières de cette liberté au nom de laquelle Cabu, Charb, Tignous, Wolinsky et les autres sont tombés ? Non, assurément, faute de quoi, l’autocensure gagnera du terrain et, lentement mais surement, la loi qui ne censure pas le blasphème sera abrogée par désuétude, par solitude… »

Comme si, finalement, le seul désaccord de fond exprimé par rapport à la ligne éditoriale de Charlie Hebdo faisait le jeu du terrorisme.

Comme si le lecteur était tenu, dans un monde binaire, de choisir irrémédiablement son camp, entre d’un côté, l’idéal démocratique représenté dans sa forme la plus aboutie, à savoir l’humour, et de l’autre, une poignée de fondamentalistes violents.

Comme si toute la supériorité proclamée de la conception occidentale de l’expression devait s’incarner dans des dessins de pénis et d’étrons, saupoudrés d’un pseudo-moralisme politisé à l’extrême sous couvert d’humour franchouillard.

Comme si la liberté d’expression ici portée au pinacle n’était pas constitutive d’un total dévoiement du concept initial, en ce que celle-ci a été conçu pour permettre l’expression des critiques de fond et non pas le déversoir d’une dérision puérile et désabusée…

Comme si, enfin, l’expression était un phénomène étanche à l’altérité, qui n’existait qu’en soi et pour soi, et que les modes de communication actuels n’induisait pas nécessairement une obligation pour autrui de devoir supporter l’expression de mon idée.

Comme si toute liberté n’impliquait pas nécessairement une responsabilité.

La décision de Charlie de publier une caricature – qui n’était au demeurant absolument pas drôle – du prophète musulman en première page de son journal est une décision qui est à tout le moins questionnable. Faire délibérément offense au quart de la population mondiale juste pour le plaisir de se poser en intello pseudo-rebelle me semble relever a minima d’une inconséquence grave, et il me semble avoir tout autant le droit de le dire que Charlie avait le droit de le faire ; cela sans encourir les fourches d’une censure s’exerçant très paradoxalement au nom de la liberté d’expression.

Le problème fondamental de cette liberté est justement qu’elle ne trouve vocation à s’appliquer effectivement que sur les propos que l’on réprouve.

Mais vouloir à tout prix, prétexte pris de lutter contre le terrorisme, transformer la liberté d’expression d’un journal en obligation d’approbation de la part de la société civile, me semble participer d’une logique particulièrement inquiétante pour la vitalité des sociétés démocratiques contemporaines.

Ce d’autant plus lorsque cette logique émane très précisément d’un éminent professeur de droit.

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