Sommes-nous en démocratie ?

Essayons de nous décentrer et d’adopter la position d’un de nos ancêtres du XVIIème siècle, vivant sous le régime monarchique.

Que voit-il ? Une société dont l’espérance de vie est incomparablement supérieure à celle qu’il connaît. Une société qui assure des soins médicaux, poussés et gratuits, aux personnes souffrantes. Une société qui a remplacé la prise en charge individuelle et familiale des personnes âgées par une prise en charge collective. Une société où les richesses sont réparties bien plus équitablement que celle dans laquelle il vit. Une société où tous les hommes sont juridiquement égaux, là où il ne connaît qu’une organisation en castes.

Un tel homme ne peut que croire que les gens qui jouissent de tels bienfaits font preuve d’une adhésion, ou a minima d’une approbation tiède, envers le régime politique qui leur permet des droits dont il n’aurait jamais espéré jouir dans ses rêves les plus fous.

Quelle n’est pas alors sa surprise de constater que les sujets de cette société, qu’il estimerait idéale, n’éprouvent pourtant pour ce régime politique – la démocratie représentative – qu’une profonde lassitude, qu’un désintérêt manifeste, voire même qu’une sensation larvée de dégoût.

– Que s’est-il donc passé, s’écrie-t-il, pour que vous autres, citoyens de ce monde idéal, vous déplorez les méfaits de votre société alors même que celle-ci vous place dans une situation jamais connue dans l’histoire de l’humanité ?

L’homme de notre temps se tourne alors vers lui et répond :

– Eh ! Quoi, vous ne voyez donc pas ? Nous avons quitté le monde du faire pour entrer dans le monde du verbe. Une oligarchie s’est emparée du pouvoir politique. Elle ne vit qu’entre elle, ne se conforme qu’à ses propres codes. Elle prétend gouverner en notre nom, mais une accumulation de scandales démontre qu’elle ne se préoccupe que de se remplir les poches. Elle parle d’exemplarité, mais se vautre dans la connivence. Elle fait mine de s’intéresser à nous, elle nous parle de changement, mais cinq ans plus tard, nous ne pouvons que constater que la situation empire.

Cette réponse laisse coi et perplexe l’homme du temps passé. Perdu, il se rend alors dans une bibliothèque moderne pour élucider ce mystère.

Après avoir passé un an à lire l’ensemble de la littérature de philosophie politique, il retourne voir l’homme de notre temps et lui répond :

– Mon bon ami, mais de quoi vous plaignez-vous donc ? Qu’y a-t-il aujourd’hui dont vous n’étiez pas prévenus ? Montesquieu, dont vous citez le nom à cor et à cris en louant son concept de séparation des pouvoirs, n’a-t-il pas écrit :

Le peuple dispose d’un génie admirable pour choisir ses dirigeants (…) On sait qu’à Rome, quoique le peuple se fut donné le droit d’élever aux charges les plébéiens, il ne pouvait se résoudre à les élire. Et quoi qu’on pût, par la loi d’Aristide, tirer les magistrats de toutes les classes, il n’arriva jamais, dit Xénophon, que le bas peuple demande celles qui pourraient intéresser son salut ou sa gloire. Comme la plupart des citoyens, qui ont assez de suffisance pour élire, n’en ont pas assez pour être élus ; de même le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n’est pas propre à gérer par lui-même. Il faut que les affaires aillent, et qu’elles aillent un certain mouvement, qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le peuple a toujours trop d’action, ou trop peu – De l’esprit des lois, livre II chapitre II

Et d’ajouter :

Le peuple (…) ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir les représentants ; ce qui est très à sa portée – De l’esprit des lois, livre XI chap VI

– Ce n’est que la position d’un seul penseur, tente d’argumenter l’homme de notre temps d’une voix incertaine, il ne représente pas l’idéologie dominante…

– Non point, messire, coupe l’homme du temps passé. Hamilton, père du parti fédéraliste et l’un des inspirateurs de la constitution américaine, n’a-t-il point écrit :

Toute communauté se compose d’une élite et de la multitude. La première est formée des riches et des gens bien nés et la seconde de la masse du peuple. Il faut donc concéder à l’élite un rôle spécifique et stable dans le gouvernement des affaires – cité in Howard Zinn, Désobéissance civile et démocratie, p 248.

Et Rousseau, le bon Rousseau n’avait-il pas affirmé que le seul régime, selon lui, réellement démocratique serait un régime de démocratie directe, avant de conclure que :

A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais. (…) S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes – Le contrat social, Livre III, chap. IV.

D’où il s’ensuit terminologiquement que la démocratie représentative ne saurait avoir un caractère réellement démocratique ?

– Certes, il s’agissait là d’une position qui était commune pour l’époque, mais qui ne représente pas le système démocratique dans son essence, répond l’homme de notre temps d’une voix mal assurée.

– Ah oui ? Le philosophe italien Domenico Losurdo n’a-t-il pas montré, dans son ouvrage Contre-Histoire du Libéralisme, que les termes de la constitution américaine avaient été volontairement choisis pour être compatibles avec l’esclavage ? Et les démocraties représentatives dont vous me soutenez la pureté n’ont-elles pas été asservir d’autres peuples tout au long du XIXème siècle ? Plus récemment, les Etats-Unis d’Amérique n’ont-ils pas occupé militairement Haïti de 1915 à 1934 avec pour unique justification de « protéger les intérêts américains et étrangers » ?

L’homme de notre temps prend une inspiration et réfléchit quelques secondes avant de répliquer :

– Il y a la démocratie représentative des origines, qui, je vous l’accorde, a été conçue par des penseurs se réclamant d’une élite intellectuelle et invoquant une partition entre ces élites et le peuple. Mais la démocratie de nos jours n’a que très peu à voir avec ces conceptions. Nous avons développé une théorie des droits de l’homme qui est bien plus étendue aujourd’hui qu’elle ne l’était par le passé. L’esclavage était une mauvaise chose, mais nous l’avons aboli. La colonisation était terrible, mais nous y avons mis fin.

– Il me semble surtout que ce sont les peuples colonisés qui y ont mis fin, précise l’homme du temps passé.

– Vous avez raison, mais je ne cherche pas à justifier le passé. Ce que je veux dire, c’est que tant l’esclavage que la colonisation ont pris fin. Désormais le système juridique des Etats-Unis n’a plus grand chose à voir avec celui qui était le sien au temps des pères fondateurs. Il en est de même de celui de l’Europe. La Cour Suprême et la Cour européenne des droits de l’homme viennent préciser les droits inaliénables des êtres humains…

– Mais leurs sentences ne vaIent qu’en matière de politique intérieure. Il n’en reste pas moins que je ne comprends pas de quoi vous vous plaignez. Vous avez fondé les désignations les plus importantes de vos représentants sur le système électif. Or, comme je viens de vous le rappeler, Montesquieu lui-même, grand admirateur des romains, avait démontré le caractère fondamentalement aristocratique de l’élection. Pourquoi pensez-vous donc que les romains des classes déshéritées n’ont jamais mis au pouvoir l’un des leurs ? Est-ce parce que les classes opulentes sont naturellement plus à même d’exercer le pouvoir ? Ou bien est-ce parce que l’élection porte naturellement au pouvoir l’homme déjà connu et bien né ?

– Nos partis politiques ont pour but et pour rôle de faire en sorte de permettre à tout un chacun de pouvoir se présenter, et donc ta critique, là encore, est datée, répond l’homme de notre temps.

 – Mais qui pourrait aujourd’hui soutenir que les partis politiques sont un système satisfaisant ? Dès les années 1910, Robert Michels, un sociologue, avait constaté le caractère fondamentalement oligarchique des partis politiques, dû conjointement à une spécialisation de ses membres, à une nécessité d’efficience et à un profond désir enfoui de ses membres. Comment pouvez-vous défendre non seulement la présence, mais encore le rôle central, d’associations de personnes privées, dont le seul but est la conquête et la conservation du pouvoir, et m’indiquer que cette présence serait fondamentalement saine ?

– Je comprends vos réserves, mais sans eux l’ensemble de la vie politique serait destructurée, répond l’homme de notre temps d’une voix chancelante…

– Je ne partage pas votre avis, mais ce n’est pas le point important. J’ai pu vous démontrer ici le caractère fondamentalement aristocratique de votre système. Ce fonctionnement, vous l’avez accepté. Vous tenez à ses bienfaits. Vous ne pouvez donc pas tout à la fois les louer d’un côté et les déplorer de l’autre. Il vous faut accepter qu’en fait, vos démocraties représentatives, qui sont des aristocraties déguisées, ont donné à leur peuple des conditions de vie qui n’avaient jamais été atteintes auparavant. Il vous faut également accepter qu’en politique étrangère, c’est la puissance et non le droit qui gouverne les relations, et qu’aucune nation n’agit éthiquement. Vous avez chacun bien plus que ce qu’aucun des hommes de mon temps n’aurait jamais rêvé d’avoir. Chérissez-le au lieu de vous en détourner. A défaut de quoi, vous n’êtes animés que de ce que Montesquieu qualifiait de dégénérescence de la démocratie : l’esprit d’égalité extrême, qui s’épuise vainement à enfermer la richesse de la réalité dans la froideur d’un symbole mathématique.

Les paroles de l’homme des temps anciens ont profondément ébranlé l’homme de notre temps. Il saisit la logique, mais il sent confusément que quelque chose ne lui convient pas. Il ne peut se satisfaire d’un béat contentement par rapport à une amélioration globale de la situation. Il ne peut donner son approbation à une société qu’il estime ne pas être éthique ni conforme à ses valeurs. Cependant,  cette argumentation lui semble particulièrement difficile à réfuter.

Il décide alors de se couper des hommes, et part méditer dans les montagnes les paroles de l’homme des temps anciens. Il fait face à la faim, au froid et à la solitude pendant une durée de dix ans.

Puis, porté par une illumination nouvelle, il redescend prodiguer le savoir aux hommes, et en premier lieu à son contradicteur :

– J’ai pris le temps de réfléchir à votre position, commence-t-il, et voilà ma réponse. Dans son Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie caractérise le fait qu’aucun régime politique ne peut tenir si le peuple ne le lui permet pas. Ce n’est pas le tyran qui soumet le peuple, mais le peuple qui accepte de se soumettre au tyran. Le tyran n’est pas tout seul, il a pour lui des hommes qui sont prêts à tout pour continuer à garder le régime tel qu’il est. Sans eux, il n’est pas de tyrannie.

– Et qu’en déduisez-vous ? répond l’homme des temps anciens.

– J’en déduis que tout régime politique, quel qu’il soit, ne peut se maintenir que si et seulement si il est la représentation plus large d’une conception globale de ses sujets, voire d’une conception globale de l’homme, affirme l’homme de notre temps.

– Vous dites vrai. Même les régimes les plus autoritaires font passer des idées servant à asseoir leur légitimité. Ainsi Kadhafi avait-il diffusé, en 1976, un livre vert pour exposer un programme politique dont il tirait sa légitimité. La plupart des régimes autoritaires prennent-ils aujourd’hui la peine d’organiser des élections d’opérette, car ils prétendent tirer leur légitimité du consentement du peuple.

– Il est donc acquis que tout régime politique évolué n’est que le fruit d’une conception de l’homme (une conception ontologique) sous-jacente, dit l’homme de notre temps. Or, que voyons-nous ? Le décalage entre le peuple et les hommes politiques va croissant d’année en année. Peut-on dire que ceux-ci n’en sont pas conscients ?

– Absolument pas. D’ailleurs les quatre favoris de l’élection présidentielle française de 2017 se sont tous réclamés d’une position anti-système. Le thème de la rupture est un point central de l’ensemble des campagnes présidentielles depuis vingt ans. Aux Etats-Unis, les américains ont porté au pouvoir un candidat milliardaire sans aucune expérience du gouvernement et se réclamant des préoccupations du peuple contre l’élite…

– On voit là une reprise à l’identique de la situation décrite par Montesquieu concernant les romains, observe l’homme de notre temps.

– En effet. Il ne s’agit là cependant, le plus souvent si ce n’est toujours, que de postures parfaitement compatibles avec la nature oligarchique, et même plus précisément ploutocratique (basée sur la richesse) de l’élection. Au fond, seul est éligible celui qui a les moyens de faire passer son image auprès de l’ensemble de la population. Aux temps des romains, il s’agissait d’organiser des distributions de blé et de parrainer des jeux du cirque. De nos jours, n’est éligible que celui qui apparaît à la télévision. Le préalable de toute candidature est donc une question de moyens, et de financement, ce qui vicie par essence l’exercice de tout mandat une fois que le candidat a été élu.

– Nous avons donc vu que le régime de démocratie représentative doit être mis en correspondance avec les standards aristocratiques des penseurs qui l’ont conceptualisé. Il s’agit là de sa nature, précise l’homme de notre temps.

– Faut-il pour autant la vilipender et souhaiter un retour à l’autocratie ? demande l’homme des temps ancien.

– Bien sûr que non. Il faut tout à la fois louer le progrès historique que la démocratie représentative a pu représenter par rapport aux régimes politiques l’ayant précédée, tout en ayant à coeur de voir que ce progrès ne s’est pas accompagné, de la part de ces régimes, d’une attitude éthique à l’égard des autres nations. Néanmoins, la situation que nous connaissons aujourd’hui, en terme de liberté et de prospérité, est largement supérieure à celle qui existait de votre temps. Il est nécessaire de lui en être reconnaissant pour cela.

– Vous ne comptez toutefois pas vous en satisfaire ?

– Nous ne pouvons plus nous en satisfaire. Comme je vous l’expliquais, notre conception du monde a changé depuis le XVIIème siècle. Ce qui était acceptable, et considéré comme normal, pour des penseurs de cette époque ne saurait plus l’être pour nous aujourd’hui. Nous ne pouvons accepter de vivre sous une oligarchie déguisée, fut-elle conçue pour notre bien-être. La rhétorique de la démocratie représentative a en effet façonné, au fil du temps, un idéal démocratique, dont nous ne pouvons que constater aujourd’hui l’écart avec les réalisations concrètes du régime politique contemporain.

L’homme des temps anciens regarde son ami avec intensité.

– Alors quelle solution proposez-vous ? Tout casser parce que le régime n’est pas assez bon pour vous ? L’anarchie ou l’autoritarisme seraient-ils selon vous mieux adaptés pour satisfaire aux intérêts des citoyens ?

– Non, bien évidement. Il n’y a pas d’autre choix que de penser un nouveau régime politique, dont l’objectif sera de ne plus être par essence oligarchique, sans pour autant être une dictature de la majorité. Il est nécessaire de sortir de la démocratie telle que nous connaissons pour accomplir cet idéal démocratique auquel nous aspirons. Il est indispensable de sortir d’un régime basé principalement sur l’élection, dont le caractère ploutocratique et populiste aliène l’exercice du pouvoir par des hommes libres des contraintes financières. On ne peut exercer l’intérêt général que si l’on est indépendant par rapport aux autres citoyens, ce que ne saurait offrir le système électoral qui organise une dépendance des élus par rapport aux citoyens riches. Il est nécessaire de créer un nouveau régime politique en s’inspirant des bienfaits de la démocratie représentative, qui en soit dérivé sans pour autant tomber dans ses errements. Comme vous pouvez le voir, il y a beaucoup de notions qu’il est nécessaire de reconceptualiser. M’y aiderez-vous ?

Et ils se mirent à la tâche.

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