Revolution.com

On voudrait que ça gronde
Sans agiter ses ailes
Voici le nouveau monde
Des combattants virtuels – No One is Innocent, Revolution.com

J’aime beaucoup No one is innocent, que j’avais découvert durant mes jeunes années d’adolescence à l’occasion de l’explosion de leur titre le plus connu, Nomenklatura.

Leurs textes sont très politisés et souvent bien plus travaillés que pour d’autres groupes, fussent-ils de rock alternatif, ayant percé à la même époque.

Dans une ambiance semi-contestataire dans le paradigme politique que partageaient les plus emblématiques groupes de rocks français des années 90, no one is innocent fait passer, avec talent, un discours de défiance absolu envers la mainmise de la caste sur l’ensemble de la société, et de glorification absolue de l’individu unique, dont toutes les nuances scintillantes sont constitutives de la seule valeur, finalement, à respecter.

Nous ne vivrons pas d’utopie collective. Nous arrivons trop tard, le grand marché est déjà là. Nous devons élaborer des stratégies de survie et de contamination, Par la création et la prolifération d’utopies privées, cryptées, qui se substitueront à l’ancien ordre social – No One Is Innocent, Nomenklatura

Sans jamais se rendre compte à un seul moment que c’est justement ce second phénomène qui crée et nourrit le premier ; que la nucléarisation de l’individu est finalement la cause première de sa transformation en consommateur passif et en électeur blasé.

Mais on en est pas à paradoxe près et finalement, quand on écoute du rock, ce n’est pas pour absorber un traité de sciences politiques.

Ne boudons donc pas notre plaisir et profitons de ses morceaux les plus intéressants.

Ainsi dans Revolution.com (dont le clip fait très fortement référence à 1984) est narré l’histoire d’un forum fictif appelant à la révolution, et dont le seul effet concret serait justement de virtualiser à outrance une contestation sociale en offrant aux internautes un « goût » de révolution qui ne déboucherait sur strictement rien. Une sorte de bravade contre un « système » aussi puérile et inconséquente que s’offrir fièrement son tee-shirt che guevarra produit en masse par une société cotée au CAC 40 et fabriqué par un petit enfant indien…

Il n’est pas sûr que le procès fait par le groupe au net soit réellement justifié. Le net a ceci pour lui qu’il a totalement organisé la redistribution des producteurs de contenu culturel,  là où auparavant il n’y avait guère que les journaux et les chaînes hertziennes qui avaient la possibilité pratique de s’adresser à un auditoire suffisamment large pour que leur parole ait une réelle importance.

Si les dictatures les plus dures existante encore aujourd’hui utilisent à titre habituel une censure étatique avec la bénédiction des moteurs de recherche, voire même refusent totalement l’accès de leur population à une telle technologie, c’est bien parce qu’elles craignent à raison la capacité qu’offre ce média de mobiliser d’un seul coup des milliers de personnes…

Toujours est-il que ce texte poursuit par une strophe particulièrement pertinente.

On voudrait de l’air
De l’oxygène en stock
Et puis changer le monde
Sans changer d’univers – No One is Innocent, Revolution.com

L’idée est tellement simple et tellement féconde. Elle explique à elle seule pourquoi nous nous montrons incapables de changer le système en profondeur.

Les civilisations européennes réussissent l’exploit de créer un nombre de richesses tous les ans de plus en plus important, sans jamais se poser conceptuellement la question de leur répartition.

La détestation de la caste politique dans son ensemble et le niveau de défiance dans les institutions atteignent des records d’année en année.

Aucune alternative crédible n’a jamais réussi à se rassembler en une force politique susceptible de faire bouger les lignes (et non, une fille installée à la tête du parti par papa avant de l’en expulser peut difficilement attaquer le népotisme dont elle a elle-même bénéficié).

Ce dégoût des hommes et des institutions est délétère.

Il vient tout particulièrement du fait que, comme le souligne No One Is Innocent, nous nous contentons de réfléchir encore et toujours dans le même paradigme.

L’élection crée le politicien de métier ; le politicien de métier est par nature dans une position où il doit conquérir et conserver le pouvoir en premier chef ; et uniquement en second lieu de s’occuper de l’intérêt général.

Il faut nécessairement repenser l’ensemble du cadre si nous voulons recréer une forme d’action politique qui gouverne pour le peuple, et non pas uniquement en son nom.

Au lieu d’exprimer sa colère dans des mouvements sociaux sans lendemain, la révolution doit aujourd’hui se faire surtout dans les esprits.

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