Pourquoi tu ne gifles pas physiquement Manuel Valls

Mesdames et messieurs, l’heure n’est pour une fois pas à la gravité.A l’heure où Manuel Valls vient de reconnaitre son échec lors des élections internes dites de la primaire de la gauche, depuis quelques jours, le web frétille de contentement tel un hareng frit à la poêle. De tweets laudateurs en messages facebook hilares, toute la technologie de la jouissance instantanée se passe le mot avec délectation.

Oui, car en fait, c’est le propre de l’internet : ce nouveau média met en place une société du tout-instantané, que ce soit la chair (premiers mots clés tapés dans les moteurs de recherche) , l’humour, mais plus particulièrement ce qui nous intéresse ici à Légitimités, à savoir l’analyse politique.

Or, de la même manière que les nouilles déshydratées ne sont pas nécessairement la meilleure manière d’aboutir à de la fine gastronomie, l’immédiateté n’est pas nécessairement le meilleur gage de la qualité et de la profondeur de l’argumentation.

Donc, Manuel Valls a pris une gifle dans la figure.

Joie.

Félicité.

Allégresse.

On se pâme d’admiration pour ce jeune crétin agresseur héros de la désobéissance civile, on passe en boucle les meilleurs moments en revisionnant sous tous les angles possibles.

Un certain Guillaume dégoisait sur France Inter en s’adressant directement au Premier Ministre :

Salut Manu… C’était pour te dire, Manu, je sais pas si tu trouves ça normal ou pas, mais moi je pense que la claque on est 66 millions à vouloir te la mettre. Enfin c’était juste trop bon, sans déconner, quoi

Encore plus préoccupant que les encouragements d’un imbécile heureux qui ne se sent plus parce qu’il a réussi à passer le filtrage des appels de France Inter, une vidéo virale tourne sur youtube jusqu’à arriver à mon mur, où l’on voit une charmante jeune femme répondant au doux pseudo de Tatiana Ventôse, animatrice d’une web-télé dénommée Le Fil d’Actu.

Disclaimer : Je n’éprouve aucune sympathie particulière pour Manuel Valls, le père de l’état d’urgence qui avait lancé aux sénateurs, inquiets du sort des libertés individuelles « pas de juridisme, avançons ». Ce, avant de proposer, sans coup férir, de s’abstenir de saisir le conseil constitutionnel pour statuer sur la constitutionnalité de l’état d’urgence « parce qu’il y a un risque à saisir le conseil constitutionnel ».

Le même qui avait cru devoir désigner un pseudo-humoriste, qui n’attendait que ça, en ennemi public numéro un, sans se rendre qu’il lui servait de la soupe et lui faisait sa pub. Sans compter cette passe d’armes ridicule, jusque devant le conseil d’état, pour avoir la possibilité de jouer au matamore parce qu’on a réussi à annuler une unique représentation, ravivant ainsi le concept plutôt daté de censure d’état au nom de la défense des libertés individuelles… Il faut l’oser, non ?

Pour tout vous dire, ce grand admirateur de Clémenceau semble avoir du mal à conceptualiser que vouloir faire du Clémenceau sans en avoir l’envergure revient à se condamner à avoir perpétuellement l’air de celui qui vient de confondre sa pastille de Strepsils avec son suppositoire.

Vous vous doutez donc bien qu’il est totalement vain de vouloir rattacher les propos qui vont suivre à une quelconque forme d’approbation, voire même d’empathie, à l’encontre de Manuel Valls.

Pourtant, il y a malheureusement des attitudes et des propos qui, bien qu’adressés à des gens pour lesquels je n’éprouve aucune forme de sympathie, sont particulièrement représentatifs de la déliquescence de la démocratie dans notre pays, aujourd’hui et tout de suite.

Parmi ceux-ci, la réaction de Tatania, qui, pour vous expliquer la tonalité générale de l’intervention, légitime la violence subie parce que, selon elle, elle serait bien méritée. Ça vaut son pesant de cacahouètes et mérite d’être commenté ici en profondeur.

Morceaux choisis :

Salut Monsieur Valls, je vais pas t’appeler Manu parce que ce serait trop familier, et puis visiblement toi et moi on vit pas dans le même monde […] Tu récoltes quand même un peu ce que tu as semé. Parce que ce que vous nous faîtes, vous, à nous, à la tête de l’État, avec tes copains…

Tatiana, tu me permettras de te tutoyer même si on ne se connaît pas. Vu que tu tutoies de but en blanc un premier ministre qu’à priori tu n’as jamais rencontré, j’en déduis que tu considères sans doute cela comme une marque de politesse.

Tatiana, donc, premier point : les gens qui sont à la tête d’un gouvernement, comme tu dis, ne sont que rarement copains entre eux. Ils sont surtout concurrents et prêts à tout pour se tirer les postes à responsabilité les uns aux autres comme les primaires de tous camps de ces quelques dernière semaines l’ont encore une fois démontrées.

 … c’est pacifique ? C’est pas violent de voir des familles qui dorment dehors, avec des gosses alors qu’il fait moins 5 ?

Tatiana, je me demande bien d’où tu sors ton exemple, parce que déjà, les expulsions sont interdites pendant les trêves hivernales. D’autre part si tu as des enfants tu es prioritaire pour les relogements quel que soit ton comportement antérieur. Tu vis dans ce qui est sans doute le seul pays au monde où, moyennant quelques passages au tribunal et une expulsion de-ci de-là, tu peux quasiment ne pas payer de loyer pendant des années en changeant juste d’office HLM. Et pour peu que tu acceptes de faire les démarches et de remplir quelques papiers de temps en temps, tu n’as même pas besoin d’en arriver là. L’État te paie ton loyer.

Oui. Tu vis dans l’un des seuls pays au monde où l’État te loge à l’œil si tu es miséreux.

Et même si je te concède volontiers que c’est loin d’être tout et sans doute pas forcément suffisant, tu devrais déjà commencer par reconnaître que c’est un début avant de parler aussi agressivement en guise de préambule.

 C’est pas violent qu’il y ait des milliers de gens qui aient pas accès aux soins parce que toi et tes copains vous supprimez des lits dans les hôpitaux ?

Tatiana, là encore, je suis navré mais tu ne peux pas dire ça comme ça. Encore une fois, je suis d’accord avec toi que le service public français hospitalier est dans un état lamentable, qu’il y aurait bien des choses à redire sur son organisation, et que supprimer des lits dans un contexte de vieillissement de la population n’est clairement pas une bonne idée.

Mais sérieusement ? Là encore, tu vis dans l’un des seuls pays au monde où l’accès aux soins est gratuit. Va juste voir ailleurs comment c’est.. Regardes « Sicko » de Michael Moore pour voir que sérieusement, on n’est clairement pas dans le bas du panier… Tu vis dans un pays où tu es prise en charge totalement et gratuitement en cas de maladie grave ou d’opération nécessaire, et là encore, tout ce que tu trouves à dire, c’est te focaliser sur le nombre de lits d’hôpitaux ?

Je veux dire, oui c’est essentiel, mais franchement ton propos ne mériterait-il pas d’être juste ne serait-ce qu’un poil contextualisé ?

Et d’imposer des lois par 49-3 à répétition, c’est pas de la violence ?

Non.

C’est le jeu normal des relations entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif sous la Vème République. Après, tu as tout à fait le droit de ne pas aimer ça, hein, on peut discuter de tout. Mais voir en cet usage un signe de violence est tellement excessif que, comme dit le dicton, ça n’a pas de portée, si ce n’est celle de montrer ta parfaite inculture en droit constitutionnel.

Mais ne t’inquiète pas on aura l’occasion de revenir sur ce sujet une autre fois.

Et envoyer des CRS et des flics -qu’en plus tu traites mal – gazer des vieux et des enfants dans le métro parce qu’il y a cinquante jeunes qui sont en train de refaire le monde à Nuit Debout sur la place de la République, c’est quoi ?

Vu que ta phrase est formulée sous forme interrogative, je vais m’essayer à une réponse : une pure invention que tu es incapable de sourcer ? Ou une telle déformation de faits réels que c’est impossible de voir de quoi tu parles ? A toi de nous dire.

Et les 360 formulaires à remplir pour aller ramper pour un RSA et s’humilier devant des administrations d’État dont tu as la charge, car je te rappelle que tu es Premier Ministre, c’est quoi si c’est pas de la violence ?

Tatiania.

Qu’on se comprenne bien.

En somme, tu nous expliques doctement que devoir remplir des papiers pour avoir une allocation est une telle humiliation que cela serait constitutif en soi d’une violence.

Une violence d’État, donc.

Tatiana, je suis désolé mais autant jusqu’à présent je pouvais comprendre, sans partager, les raisons de ta colère, autant là tu fantasmes complètement à tel point que ton propos devient proprement ridicule.

Va expliquer aux « subversifs », intellectuels, ouvriers grévistes, voire même simples quidams qui se sont fait incarcérer au goulag pendant de nombreuses années en ex-URSS, quand ils n’ont pas été simplement physiquement éliminés, que remplir des formulaires est une violence d’État.

Va expliquer aux gens qui se sont fait, aujourd’hui, en France en 2016, privé de toute liberté en devant pointer trois fois par jour pendant plusieurs mois et se sont en outre fait tout cassé chez eux perquisitionné sur la simple base de « renseignements administratifs », sans que les tribunaux ne daignent au départ examiner leur situation au motif que celle-ci n’était pas urgente, qu’être obligé de cocher quelques cases est une violence d’État.

Va expliquer au type qui est placé en détention provisoire pendant deux ans avant d’être innocenté que tu t’es fait mal en tenant ton stylo, et que, houla madame, c’est bien de la violence tout ça.

Va expliquer aux Noirs qui se font tirer dessus par des officiers blancs aux Etats-Unis parce que par définition un Noir est suspect, que tu subis une violence du fait de devoir supporter une file d’attente – mon dieu, quelle héroïne tu fais – pendant une heure.

Va expliquer aux Pussy Riots, qui se sont fait incarcérer pour avoir osé contester verbalement le pouvoir politique en place, alors que ton héros lui s’est pris une peine de trois mois avec sursis pour avoir frappé un représentant du gouvernement, que ta vie c’est trop dur et qu’en fait tu es la réincarnation de Rosa Luxemburg vautrée dans ton canapé.

Non mais sérieux, on est où là ?

Tu vois, Tatiana, ton problème, c’est que tu es tellement égocentrée que tu ne te rends même pas compte à quel point tu es méprisante pour des gens à qui, manifestement, tu n’accordes pas la moindre pensée, tout engoncée que tu es dans ton costume de chevalier blanc de prisunic.

J’aimerais beaucoup vivre dans ton univers de petites certitudes, tout ça doit être tellement simple dans ta tête.

Et dire qu’en propos conclusifs, tu exhortes Manuel Valls à plus d’humilité… Oh, là dessus, tu as raison, mais c’est vraiment le seul point sur lequel nous sommes d’accord. Tu ferais cependant bien d’essayer également de t’appliquer ton conseil à toi-même.

Et maintenant, fais-moi rêver et va faire la même chose aux Etats-Unis, dont le taux de pauvreté est largement supérieur à celui de la France sans que tu n’y trouves grand chose à redire, sans assurance maladie, sans prise en charge de ton loyer, sans assurance chômage mais – signe d’un pays supérieur selon tes critères – sans obligation de s’humilier devant des administrations d’Etat pour demander des aides publiques puisqu’elles n’existent pas.

Allez. Une bonne mornifle à Donald Trump et une vidéo qui va bien juste derrière.

On te regarde.

Ça va bien se passer.

Une dernière chose, Tatiana, avant de te laisser : la gifle que Manuel Valls s’est prise ce soir vaut bien mille fois celle que ton idole en pacotille lui a collé.

Donc, la prochaine fois, au lieu de penser avec ta main, essaies de le faire avec ta tête.

Pour changer.

 

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