De l’esthétisation en politique et du pénis de Donald Trump (première partie)

trump-1350044_960_720La campagne des primaires américaines de cette année a ceci de passionnant qu’elle met consciencieusement à nu un très grand nombre de dynamiques des démocraties contemporaines – et la présence de Bernie Sanders et de Donald Trump est particulièrement emblématique de l’état de la démocratie.

D’un côté, nous avons Bernie Sanders, dont les idées socialistes représentent aux Etats-Unis le summum de l’irrévérence. En contrepoint, Donald Trump, qu’on ne fera pas l’affront de présenter au lecteur tant il a réussi à faire le buzz en quelques mois par des déclarations à l’emporte pièce, et qui vient tout juste d’être désigné candidat républicain par l’abandon de ses deux derniers challengers.

Sa désignation n’est pas une surprise, puisqu’il était acquis depuis plusieurs semaines que ses concurrents n’étaient pas en mesure de rassembler suffisamment de délégués pour permettre leur investiture par le parti républicain. Le fait que Ted Cruz ait espéré, durant tout ce temps, se contenter de faire barrage à la désignation pour tenter de se faire nommer candidat par un coup de force diplomatique au cours de la convention républicaine, au mépris des voix des votants, en dit long sur le personnage.

Maintenant que cette course est terminée, on peut se poser la question de savoir pourquoi Donald, inconnu en politique jusqu’alors, a réussi à évincer quinze autres candidats, dont notamment les machines électorales que représentaient Jeb Bush et Marco Rubio.

Donald Trump est un fin connaisseur des élections présidentielles américaines. Il a navigué du camp républicain au camp démocrate à plusieurs reprises, et a été mécène de plusieurs candidats malheureux lors des élections précédentes, ce qui lui a donné une prise directe sur la stratégie de campagne à adopter (il a notamment financé Mitt Romney… et Hillary Clinton !)

Il est néanmoins de bon ton, aujourd’hui en France, de se moquer du phénomène Trump en le réduisant à une simple crétinerie des électeurs américains, incapable de voir en face que les multiples déclarations à l’emporte pièce proférées par Donald Trump.

Car il est absolument certain que la trajectoire Trump ne peut se réduire qu’à elle-même, et n’est pas une simple manifestation d’un phénomène bien plus profond.

Prenons, pour illustrer le propos, un exemple bien plus franchouillard et regardons si nous ne pouvons pas y voir quelques points communs.

Regardons ensemble ce qui est considéré comme le discours le plus emblématique de la campagne de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle de 2007.

Rappelons le contexte en un mot : Nicolas Sarkozy a réussi à s’imposer, tout au long du second quinquennat de Jacques Chirac, comme le seul candidat possible à la succession de celui-ci, et ce malgré la très vive opposition de ce dernier, qui ne lui avait jamais pardonné sa trahison au profit d’Edouard Balladur en 1994.

A l’époque, Nicolas Sarkozy avait le vent en poupe. Il était soutenu par l’ensemble de la classe politique à droite, sans exception. Il jouissait d’une ferveur populaire sans doute inégalée depuis Mitterand. Il avait cependant déjà le don d’agacer profondément un bon nombre de français, et il savait bien qu’il lui fallait se « présidentialiser » pour pouvoir l’emporter sans difficulté face au candidat au gauche (ce qui finalement arriva, la défaite de Ségolène Royal au second tour étant large).

Le soir du 14 janvier 2007, Nicolas Sarkozy est désigné, aux termes d’un véritable plébiscite, comme le candidat officiel de l’UMP avec un score de 98.1 %.

A cette occasion, une fois candidat, il a fait un long discours dans lequel il avait tout loisir d’annoncer son programme pour la France.

Un très beau discours, riche en storytelling, et en confessions intimistes de toute nature.

Une remarque préliminaire : la personne même de celui qui se livrait ainsi était déjà constitutive d’une première imposture, puisque ce discours avait été écrit par Henri Guaino, et non pas par le candidat à l’élection, qui s’est contenté de le lire servilement.

Quelques morceaux choisis (le discours intégral se situe ici).

Il y a des sentiments qui sont si forts qu’il n’y a pas de mot assez grand pour les dire. Il y a des sentiments qui se ressentent tellement qu’on n’a pas besoin de les nommer.

Cette émotion qui me submerge au moment où je vous parle, je vous demande de la recevoir simplement comme un témoignage de ma sincérité, de ma vérité, de mon amitié.

Il commence naturellement par parler de ses sentiments. Ce « naturellement », évidemment, ne doit pas être imputé au narcissisme du candidat (n’oubliez pas qu’il n’est pas l’auteur du discours), mais à une technique soigneusement réfléchie et calculée. Il s’agit ici de créer l’empathie en réduisant la distance qui sépare l’orateur de l’auditeur.

Ils m’ont enseigné, à moi petit Français au sang mêlé, l’amour de la France et la fierté d’être français. Cet amour n’a jamais faibli et cette fierté ne m’a jamais quittée. Longtemps ce sont des choses que j’ai tues.

Longtemps ce sont des sentiments que j’ai gardés pour moi, comme un trésor caché au fond de mon cœur que je n’éprouvais le besoin de partager avec personne. Je pensais que la politique n’avait rien à voir avec mes émotions personnelles. J’imaginais qu’un homme fort se devait de dissimuler ses émotions. J’ai depuis compris qu’est fort celui qui apparaît dans sa vérité. J’ai compris que l’humanité est une force pas une faiblesse.

Cher français, regardes-moi, je suis à la fois très fort et très vulnérable. Si proche de toi, et en même temps si loin…

Après les sentiments, vient le début du storytelling, technique de communication bien connue et extrêmement efficace, qui consiste à tenir le public en haleine en racontant une histoire.

J’ai changé. J’ai changé parce qu’à l’instant même où vous m’avez désigné j’ai cessé d’être l’homme d’un seul parti, fût-il le premier de France. J’ai changé parce que l’élection présidentielle est une épreuve de vérité à laquelle nul ne peut se soustraire. Parce que cette vérité je vous la dois. Parce que cette vérité je la dois aux Français.

J’ai changé parce que nul ne peut rester le même devant le visage accablé des parents d’une jeune fille brûlée vive

J’ai changé parce qu’on change forcément quand on est confronté à l’angoisse de l’ouvrier qui a peur que son usine ferme

J’ai changé quand j’ai visité le mémorial de Yad Vashem dédié aux victimes de la Shoah.

J’ai changé quand j’ai lu à Tibhirine le testament bouleversant de frère Christian, enlevé puis égorgé par des fanatiques avec six autres moines de son monastère.

La technique oratoire est aussi efficace que brillante : mêler tout à la fois des références à sa propre personne et à des situations émouvantes ou des grands noms de l’histoire. Chaque référence empreint un peu plus l’orateur du prestige des noms qu’il invoque ou de la compassion légitimement due. (Et sinon, oui, Nicolas Sarkozy avait déjà changé à l’époque, vous l’aurez compris, avant son livre de 2016…)

Il continue ensuite à égrener les références les unes après les autres. Guy Moquet. Jeanne d’Arc. Jean Moulin. Felix Eboué. Zola. L’abbé Pierre. J’en passe. Et on parle de la France. En étant consensuel. On se présidentialise.

Ma France, c’est celle de tous les Français sans exception. […] Celle des droits de l’homme et de la liberté de conscience.

Je vois mal un homme politique indiquer que sa France, c’est celle des personnes hermaphrodites mesurant entre 1m62 et 1m64, ni soutenir qu’on se moque des droits de l’homme, vous ne pensez pas ?

Après avoir suscité l’adhésion facile et universelle, on passe aux clins d’œil ciblés. On rassemble tout le monde, puis on resserre le filet.

Ma France, c’est celle des Français qui votent pour les extrêmes non parce qu’ils croient à leurs idées mais parce qu’ils désespèrent de se faire entendre. Je veux leur tendre la main.

Ma France, c’est celle des travailleurs qui ont cru à la gauche de Jaurès et de Blum et qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile qui ne respecte plus le travail. Je veux leur tendre la main.

Car, toi électeur, je te sais blasé.

Ma France, c’est celle de tous ceux qui ne croient plus à la politique parce qu’elle leur a si souvent menti. Je veux leur dire : aidez-moi à rompre avec la politique qui vous a déçu pour renouer avec l’espérance.

Et tu verras de la politique autrement.

Mais au-delà de la droite et de la gauche, il y a la République qui doit être irréprochable parce qu’elle est le bien de tous. Il y a l’Etat qui doit être impartial. Il y a la France qui est une destinée commune.

L’orateur continue ensuite à égrener les références. Jaurès. Camus. Digne d’un grand oral de l’ENA. Et on finit en feu d’artifice sur des pétitions de principe.

Le but de la République c’est d’arracher du coeur de chacun le sentiment de l’injustice.

Le but de la République c’est de permettre à celui qui n’a rien d’être quand même un homme libre, à celui qui travaille de posséder quelque chose

Le but de la République c’est que les chances de réussite soient égales pour tous.

Tout cela est bel et bon, mais donnes-tu à un seul moment les moyens d’y parvenir ? Voyons voir un peu plus loin si on pourra avoir une quelconque idée de la façon de mettre en œuvre tout cela.

La République réelle c’est celle qui rend effectifs les droits qu’elle proclame.

Un peu comme le discours réel, en fait, qui donne des idées concrètes, des moyens explicites, et applicables…

Et puis on passe au catalogue, en mode n’en-jetez-plus. Sauf que si à chaque fois on se penche sur le principe, à aucun moment l’on explique comment faire. L’approfondissement n’existe pas (et surtout ne doit pas exister), chaque idée est chassée par celle d’après, car ce qui compte, ce n’est pas la solution que l’on propose, mais l’impression de l’auditeur qu’on en a une toute prête. Et à supposer même que ce soit le cas, mieux jeter un voile pudique pour empêcher toute analyse.

Quand on facilite l’endettement des ménages pour financer les créations d’entreprises ou l’achat d’une voiture indispensable pour aller travailler, on favorise le travail. Je veux créer un système de cautionnement public qui mutualise les risques et permette d’emprunter à tous ceux qui ont un projet.

Pourquoi un système de cautionnement public ? Comment le financer ? Quel est le réel bénéfice estimé ? Comment l’articuler par rapport aux banques ? De tout cela nous ne saurons rien.

Ce qui finalement, ne nous a guère nui, puisque le sujet n’a jamais été de nouveau abordé durant l’ensemble du quinquennat qui a suivi. Sans compter la première phrase, elle aussi non étayée, qui se borne à procéder par voie d’affirmation, d’autant plus truculente qu’à peine quelques mois plus tard, éclatait aux Etats-Unis la crise des subprimes…

Quand les entreprises savent qu’elles pourront licencier en cas de difficulté, elles embauchent plus facilement. Je veux protéger les personnes plutôt que les emplois. Je veux sécuriser les parcours professionnels plutôt qu’empêcher les licenciements. Je veux créer un contrat unique à durée indéterminée qui remplacera les contrats précaires et qui permettra aux salariés d’acquérir progressivement des droits. Je veux que les bas salaires soient garantis en cas de perte d’emploi, en contrepartie de l’obligation de ne pas refuser plus de deux offres d’emplois successives. Quand on est indemnisé par la société on doit accepter l’offre d’emploi correspondant à vos qualifications qui vous est proposée.

On pourra noter là encore, en ouverture, une pétition de principe non étayée. Quant au contrat unique à durée indéterminée ayant pour vocation de remplacer les contrats précaires, il ne sera pas non plus rediscuté au cours du quinquennat.

Je veux être le Président qui s’efforcera de moraliser le capitalisme parce que je ne crois pas à la survie d’un capitalisme sans morale et sans éthique […]

Je veux être le Président qui va remettre la morale au coeur de la politique. L’enfant qui n’apprend à l’école ni la morale, ni l’instruction civique ne comprendra pas plus tard qu’être citoyen ne signifie pas seulement avoir des droits. […]

Je veux une démocratie irréprochable. […] La démocratie irréprochable ce n’est pas une démocratie où l’exécutif est tout et le Parlement rien. C’est une démocratie où le Parlement contrôle l’exécutif et a les moyens de le faire.

Tu l’as dit bouffi ! Qui peut sérieusement être contre les phrases précédentes ? On ne fait que de l’enfonçage de porte, là… La dernière phrase prêtant d’ailleurs particulièrement à sourire, tant le candidat élu a finalement fait l’inverse de ce qu’il avait annoncé sur ce point.

Je ne crois pas à la  » realpolitik  » qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner des contrats. Je n’accepte pas ce qui se passe en Tchétchénie, au Darfour. Je n’accepte pas le sort que l’on fait aux dissidents dans de nombreux pays. Je n’accepte pas la répression contre les journalistes que l’on veut bâillonner. Le silence est complice. Je ne veux être le complice d’aucune dictature à travers le monde.

C’est bien pour ça que Kadhafi a été invité à planter sa tente sur le gazon de l’Elysée.

J’arrête là, si je voulais être exhaustif, il me faudrait citer quasi intégralement ledit discours, et cela serait fastidieux tant pour moi que pour le lecteur.

Si l’on somme l’entièreté du propos, on peut constater que celui-ci ne comporte aucune proposition concrète. J’entends pas là, aucune proposition étayée. On a simplement un inventaire à la Prévert d’effets d’annonces écrits pour intéresser telle ou telle frange de l’électorat. Vous galérez pour votre crédit ? Votez pour moi et mon cautionnement public ! Le contenu du discours se résume en réalité à des slogans. On rase gratis demain.

Arrêtons là d’étriller Sarkozy (c’est trop facile de tirer sur l’ambulance). Il n’est pas le premier à utiliser ces techniques. Il sera bien loin d’être le dernier.

Parmi les déclarations factuelles de Donald Trump, politifact a recensé un total de 41 % qui sont complètement fausses.

Et selon vous, concernant les électeurs qui étaient présents avec la candidat Sarkozy ce soir-là, et qui l’ont applaudi à tout rompre à l’issue de ce discours, combien pensaient réellement qu’il allait faire tout ce qu’il disait et respecter la parole qu’il avait donné ? Et ce au vu du contexte général de défiance envers la politique et la parole politique ?

La réponse est simple : à mon avis, pas un seul.

Tout comme les électeurs de Donald Trump, Bernie Sanders et Hillary Clinton.

Nous allons examiner pourquoi dans le second article, à venir…

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