Jacqueline Sauvage, la face cachée de Donald Trump

Cher lecteur, toi qui as bombardé ma boite mail de demandes de nouvelles concernant le devenir de légitimités, sois rassuré : les obligations professionnelles qui me tenaient à l’écart de ce blog me permettent à nouveau de dégager du temps pour bloguer, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent. Je vais donc pouvoir reprendre à compter de maintenant la mise à jour de ce blog.

Ton désarroi, ami lecteur, est parfaitement compréhensible, puisque je n’étais malheureusement pas en mesure de poster un commentaire lorsque le monde occidental dans sa presque totalité a fini – enfin – par réaliser lors de l’élection de Donald Trump que le système électif n’est que le cache-sexe de la perpétuation de l’oligarchie au nom du peuple. Gageons que le futur nouveau président du monde libre des États-Unis saura démontrer avec beaucoup de brio le hiatus toujours croissant entre les qualités nécessaires pour arriver au pouvoir et celles requises pour gouverner.

Mais laissons là pour le moment ce sujet passionnant, puisqu’il aura l’occasion de nous occuper pendant de nombreux billets au cours des mois à venir, et occupons -nous plutôt de contempler le phénomène de dégénérescence à sa racine, tant celui-ci dépasse de très loin le seul cas de Donald Trump.

En effet, par décision du 28 décembre 2016, François Hollande a accordé une grâce totale à Jacqueline Sauvage, mettant immédiatement fin à sa détention. Décision accueillie par un concert de louanges de Jean-Luc Mélanchon à Florian Philippot, en passant par les partis dits de gouvernements.

La grâce divine descendit ainsi sur l’ensemble du peuple français ainsi que leurs représentants politiques, qui louèrent comme un seul homme, et dans le même temps, la décision prise par le Président, la souffrance d’une femme injustement emprisonnée, la nécessité de mieux lutter contre les violences conjugales, le calvaire des filles communes du couple ainsi que la qualité des trois plombs glissés dans le fusil de chasse.

Cher lecteur, essaies de te souvenir de la dernière fois qu’une décision d’un Président de la République sous la Vème République a été applaudie à deux mains par tous les bords politiques, lesquels, s’ils sont d’opposition, se font une mission en temps ordinaire de s’opposer par principe à toute initiative de la majorité à seule fin de rappeler leur existence. Un indice : si tu ne trouves pas, c’est bien normal.

Cette unanimité politique retrouvée devrait normalement titiller ton sens critique et t’amener à soupçonner que cette unité de façade, presque trop belle pour être vraie (surtout en période de campagne présidentielle) ne pourrait pas en réalité dissimuler bien plus prosaïquement une volonté de s’attirer ta sympathie et ton bulletin.

Les faits bruts concernant l’affaire Sauvage sont enfantins de simplicité. Le 10 septembre 2012, Jacqueline Sauvage a tiré par trois fois dans le dos de son mari, le tuant sur le coup.

Elle a été déclarée coupable de meurtre sans préméditation lors d’un premier procès le 28 octobre 2014 et condamnée à dix années de réclusion criminelle. Elle a interjeté appel de cette décision et un second procès s’est tenu, cette fois le 1er décembre 2015. Deux jours plus tard, une seconde condamnation est intervenue, qui a confirmé la première tant sur la culpabilité que sur la peine.

Une première grâce présidentielle est survenue le 31 janvier 2016, de deux ans et six mois aux fins de rendre immédiatement recevable une demande de libération conditionnelle de la condamnée. Las, la justice, se piquant d’être un pouvoir indépendant, a refusé d’obéir aux injonctions implicites du pouvoir exécutif, et rejeté par deux fois cette demande de libération conditionnelle.

C’est pourquoi le Président a souhaité finir ce qu’il avait commencé, en libérant immédiatement la meurtrière le 29 décembre 2016.

Mais, et les violences conjugales ?

Hé oui, tiens, cher lecteur, pourquoi l’auteur de ces lignes n’a t’il pas directement abordé cette affaire par le prisme des violences conjugales ? Après tout, l’ensemble de la médiacratie, reprenant en cela les allégations des filles de Jacqueline Sauvage, serinent à qui veut bien l’entendre que Jacqueline Sauvage était l’innocente victime d’un dangereux tortionnaire depuis qu’elle l’avait épousé quarante ans auparavant. Pire encore, ses filles ont été victimes de viol alors qu’elles étaient toutes adolescentes. Enfin, Norbert Marot aurait poussé au suicide son fils aîné. Pas de quoi pleurer ce type, tout le monde en conviendra.

Le premier problème avec cette version des faits est en premier lieu qu’elle peine à convaincre deux professionnels du droit (lesquels exercent tous deux la profession d’avocat et ont donc pour profession de savoir exploiter un dossier à décharge), qui ne sont pas concertés.

L’examen des faits provoque quelques accrocs à ce récit émouvant – Maître Eolas, De grâce

Ainsi ont pu être caractérisées par exemple de nombreuses inexactitudes dans le récit qu’elle a formulé des circonstances du meurtre. Mais malheureusement les circonstances troublantes ne s’arrêtent pas là.

Il ne s’agit pas de prétendre que Monsieur Sauvage était un saint, un mari et un père délicieux, mais il n’est pas établi que cette grande gueule manifestement colérique et très déplaisante ait commis durant un demi-siècle des violences régulières vis-à-vis de son entourage, famille, voisins, collègues. Il était certes souvent menaçant, mais on ne trouve aucun témoignage accablant, hormis un unique certificat médical en 47 ans datant du lendemain du meurtre prévoyant une ITT d’un jour. Seules sa femme et ses filles rapportent l’existence de violences directes.

La personnalité de Madame Sauvage telle qu’elle a été cernée par les experts judiciaires et telle que l’instruction et les audiences l’ont fait apparaître n’est pas celle d’une femme soumise ayant tout enduré sans rien dire. Petite anecdote révélatrice ? Ayant appris il y a quelques années que son mari avait une maîtresse, son premier réflexe fut de se rendre chez la rivale pour la brutaliser, la courser en voiture, celle-ci ne trouvant son salut qu’en se réfugiant à la gendarmerie. – Régis de Castelnau, Affaire Sauvage : le culte des coupables innocents

D’autres éléments de la personnalité de Jacqueline Sauvage ne « cadrent » pas avec une soumission totale à son époux.

Une voisine a même déclaré à la barre avoir vu Jacqueline Sauvage gifler son mari. […] Ajoutons que le fusil en question était celui de Jacqueline Sauvage, qui pratiquait la chasse. – Maître Eolas, de grâce, op.cit.

Les allégations des filles de Jacqueline Sauvage selon lesquelles elles auraient été violées laissent elles aussi perplexes.

Le 27 octobre 2014, la troisième sœur, Fabienne Marot est entendue. Elle dit avoir subi des violences physiques de la part de son père durant son enfance. [..] Elle dit également avoir été violée par son père. Elle a ensuite fugué, et elle est partie porter plainte chez les gendarmes. Une fois sur place, elle aurait repris sa déposition sur le bureau des gendarmes pendant qu’ils ne regardaient pas, pour ensuite la brûler dans les toilettes, car son père lui faisait peur. Lorsque l’avocate des parties civiles demande si Fabienne Marot n’avait pas eu peur pour ses enfants lorsque son père les a emmenés en camping-car dans la Somme en 2011, elle répond que son père savait qu’il n’avait pas le droit de toucher à ses enfants. – Wikipedia

Si Norbert Marot était bel et bien le monstre décrit, qui avait violé sa fille pendant son adolescence, il m’est assez difficile de penser que celle-ci lui aurait confié ses propres enfants pour un séjour en camping-car, en étant tranquillisée car « il savait qu’il n’avait pas le droit de toucher aux enfants ».

Même présentés ainsi, la seule collecte de ces éléments serait en soi insuffisante à démontrer que la thèse soutenue par Jacqueline Sauvage est totalement inventée. Après tout, il peut arriver que certaines inexactitudes puissent polluer un récit mais que celui-ci soit néanmoins globalement véridique. Et aussi brillants soient-ils, Maîtres Eolas et de Castelnau peuvent parfaitement se tromper.

Mais on en arrive ici au second problème, qui me chagrine pour ma part bien plus profondément : cette défense, Jacqueline Sauvage l’a présentée par deux fois, devant deux cours d’assises. La première était constituée de six jurés populaires et de trois magistrats. La seconde était composée de neuf jurés populaires et de trois magistrats.

Or, cette ligne de défense ne les a pas convaincus, comme en témoigne la peine, plutôt sévère, qui a été prononcée. En d’autres termes, ces quinze jurés et six magistrats ont majoritairement considéré que les violences dont se plaignait l’accusée n’étaient pas démontrées.

L’auteur de ces lignes n’a pas eu accès au dossier. Il n’a pas vu Jacqueline Sauvage répondre aux questions. Il n’a pas examiné les procès-verbaux de la procédure. Et il ne croit plus depuis bien longtemps à la fable enfantine selon laquelle la vérité au sujet d’une affaire judiciaire pourrait être connue par tout un chacun sur la seule foi de quelques articles glanés sur internet.

La question n’est donc pas ici de savoir si les violences dont Jacqueline Sauvage se plaignait sont ou non réelles. Il suffit pour la suite de la démonstration de caractériser que celles-ci sont à tout le moins très contestables. Le propos de ce blog n’est en effet pas de se pencher sur des chroniques judiciaires. Il s’agit de parler de citoyenneté et de démocratie, et nous allons donc quitter cette longue introduction pour en venir au cœur de la question qui nous intéresse.

Mais alors, c’est quoi cette histoire avec Donald Trump ?

Cher lecteur, lis les articles qui sont aujourd’hui consacrés au cas de Jacqueline Sauvage par notre splendide presse nationale. Regardes attentivement quelles sont les tournures de phrase qui sont utilisées. Petit florilège.

Selon les décodeurs, qui ne décodent pas grand chose, les deux seules zones d’ombre du dossier sont la préméditation et la légitime défense. Chers décodeurs, tant la préméditation que la légitime défense, qui sont des notions de droit, ne posent aucune difficulté en la matière. Jacqueline Sauvage a été définitivement acquittée pour la préméditation, et à ma connaissance, personne ne soutient aujourd’hui que le meurtre aurait été prémédité. Quant à la légitime défense, le débat de société qui se pose est celui de savoir si le fait de tirer trois fois dans le dos d’une personne qui aurait commis des violences pourrait être constitutive d’une « légitime défense différée », ce qui n’existe pas, en l’état, dans le droit actuel.

Pour le figaro, « après une énième dispute avec son époux violent […] Elle ouvre et se fait tabasser ».

Pour Libération, « François Hollande a accordé mercredi une grâce totale à cette femme condamnée à 10 ans de prison pour le meurtre de son mari violent, et qui était devenue le symbole des victimes de violences conjugales ».

Les termes choisis par ces trois articles – on pourrait en prendre des dizaines d’autres – ne glissent-ils pas élégamment sur la problématique cardinale que nous avons évoqué ci-dessus ? Ce alors même que la réponse à cette question est susceptible d’avoir une incidence assez notable sur la perception que le lecteur pourra avoir de la décision politique de gracier la meurtrière ?

En 1988, Edward S. Herman et Noam Chomsky ont publié Manufacturing Consent : The political economy of the Mass Media, actuellement traduit par Agone sous le titre La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie.

Dans ce livre, ils mettent en évidence avec beaucoup de pertinence que dans les années 1980, dans un système dit de presse libre, où aucun journaliste américain ne pouvait être emprisonné, torturé ou assassiné par rapport à ses écrits, un modèle de propagande s’était formé qui avait un rôle bien différent de celui de transmission d’une information. Je graisse :

Notre point de vue est que les médias, entre autres fonctions, jouent le rôle de serviteurs et de propagandistes des puissants groupes qui les contrôlent. Les porteurs de ces intérêts ont des objectifs précis et des principes à faire valoir, ils sont aussi en position d’infléchir et d’encadrer l’orientation des médias. Cela ne s’opère généralement pas au moyens d’interventions directes et grossières mais plutôt grâce à la sélection d’un personnel politiquement aux normes et l’intériorisation par les rédacteurs et les journalistes des priorités et des critères définissant ce qu’est une information valable en conformité avec les politiques de l’etablishment. […] Pour nous, ce que font les journalistes, ce qu’ils considèrent comme de l’information digne d’intérêt et les présupposés sur lesquels se fonde leur travail s’expliquent généralement très bien par le seul jeu des incitations, pressions et autres contraintes que prend en compte une telle analyse structurelle.

Cher lecteur, en ta qualité de citoyen (si tu moins tu vis dans une démocratie représentative, ce que je te souhaite), tu es censé, à des intervalles réguliers, donner ton avis sur le groupe de personnes que tu estimes être le mieux à même de faire en sorte d’assurer l’intérêt général. Et non pas, dans la pureté des principes, désigner le groupe qui satisfera au mieux ton intérêt particulier, nuance si subtile qu’elle semble échapper à une grande partie de tes condisciples votants. Passons.

Toujours est-il que pour être en mesure de faire ces choix, tu dois nécessairement avoir accès à une information qui s’efforce le plus possible d’être politiquement et idéologiquement neutre.

Or, malheureusement, comme le traitement médiatique de l’affaire Sauvage vient de le démontrer avec brio, les principaux journaux présents en France en 2016 te fournissent, comme le faisaient avant eux les journaux américains durant les années 1980, une information orientée et remplie à ras-bord de présupposés factuels non vérifiés.

Il est difficile de dire dans quel cas ces orientations sont le fruit de simples négligences et dans quels cas ils sont volontaires. Concernant Jacqueline Sauvage, les matériaux que j’ai cité pour appuyer cette démonstration sont disponibles depuis le début de l’année 2016. Si le traitement de l’affaire de Jacqueline Sauvage en tant que victime incontestable de violences conjugales aurait pu, au début de cette année, être le fruit d’une erreur de perception des médias cités, il est difficile de considérer que celui opéré ces derniers jours ne relève pas d’une volonté consciente de ne pas aborder cette question.

Les journalistes auteurs des articles cités ci-dessus estiment donc que cette question n’a pas d’intérêt au regard de leur ligne éditoriale.

Ils se situent parfaitement donc dans l’ère de la post-vérité qui s’est mise en place avec internet et les réseaux sociaux.

Jacqueline Sauvage participe donc du même phénomène que Donald Trump. Dans les deux cas, la vérité n’a eu au fond absolument aucune importance. Ce qui compte, comme l’a si bien compris Donald et comme les avocates de Jacqueline l’ont mis en œuvre, n’est pas tant le fait de diffuser un récit exact que de donner une version arrangeante d’un évènement objectif et d’assurer par la suite une gestion de la quantité.

La somme de répétition d’une seule et unique version dans les médias mainstream et les réseaux sociaux devient dès lors mécaniquement un postulat indiscutable.

L’hypothèse (plus que contestable) que Jacqueline Sauvage ait été nécessairement victime de violences devient ainsi un fait. Elle accède ainsi au même plan que l’assertion selon laquelle la construction d’un mur de 3200 kilomètres sur la frontière entre deux nations soit techniquement possible.

Ces postulats quantitatifs ont pour effet de faire dévier le débat sur des questions voisines sans jamais les remettre en cause. La campagne menée par Donald Trump a montré que l’homme d’affaires maîtrisait à la perfection cette technique rhétorique de plus en plus efficace avec les moyens technologiques modernes. Maintenir le processus électif en sa forme actuelle ne peut être opérant que si les sociétés modernes apprennent à déminer ces postulats quantitatifs et à ne fonder le débat politique que sur des informations de qualité.

A défaut, les Donald Trump de toute espèce sont appelés à se multiplier à l’avenir.

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