Bienvenue dans le monde merveilleux de la transparence

Citoyen,

Sois heureux de vivre dans notre monde merveilleux, où tous les jours, n’écoutant que leur courage, les médias ne songent qu’à te transformer en être éclairé, irradiant de connaissance.

water-984058_640En effet, Salah Abdelsam, seul survivant de l’équipe de terroriste du 13 novembre, a réussi à se cacher dans une planque de Molenbeek, banlieue de Bruxelles, pendant plus de quatre mois, où il n’a fini par être repéré par une visite inopinée dans sa planque, considérée jusqu’alors par la police belge comme un lieu « froid » du fait de la coupure de l’eau et de l’électricité.

Le mardi 15 mars 2016, Salah Abdelsam était dans cet appartement avec deux complices. Il a réussi à s’enfuir par les toits, pendant que l’un de ses comparses retardait les policiers et se faisait abattre.

Dès lors, et sauf détail plus précis concernant les éléments de l’enquête, il est plus que probable que Salah Abdelsam pouvait espérer que les policiers ne savaient pas qu’il était présent en ces lieux et continuer sa cavale.

La police, pratiquant des analyses ADN dans l’appartement, avait cependant obtenu confirmation, très rapidement, que Salah Abdelsam était bel et bien l’un de deux fugitifs qu’ils recherchaient.

Cette information a été soigneusement tue par la police belge, qui ne voulait pas alerter Salah Abdelsam, ni ses complices, en lui indiquant que l’étau se resserrait inéluctablement.

Salah Abdelsam n’avait en effet aucune certitude sur le point de savoir s’il avait pu être identifié comme l’un des deux fuyards. S’il est impossible de se mettre dans sa tête, il était néanmoins possible d’espérer qu’il puisse estimer s’en être tiré à bon compte.

Or, le vendredi 18 mars à 13h16, le nouvel observateur a publié un gros titre intitulé « Attentats de Paris : l’empreinte de Salah Abdeslam retrouvée dans l’appartement perquisitionné » et qui expliquait tout ce dont je viens de vous parler plus haut.

La suite est tellement connue que le lecteur la connaît aussi bien que moi : la police belge a précipité son opération sur Molenbeek à la suite de la diffusion de cette nouvelle ; Salah Abdelsam a été interpellé le 18 mars ; quatre hommes ont commis dans la précipitation, de nouvelles attaques à Bruxelles le 22 mars, dont le bilan provisoire est de 35 morts et 340 blessés.

Dans cette saturation d’information ayant pour effet de noyer totalement le citoyen au cours de ces périodes d’évènements graves, la déclaration du directeur de la police belge est édifiante :

J’aurais tendance à parler d’une certaine irresponsabilité d’une certaine presse… On offre sur l’autel de l’audimat la sécurité de mon personnel et ça je ne l’accepte pas… Et la sécurité publique de la population *inaudible* Vous savez que l’une des hypothèses sur lesquelles on travaillait, et c’est celle qui a retenu notre attention sur la décision qui a du être prise dans le cadre de l’interpellation de cette personne, c’est le fait qu’il pouvait sortir avec une ceinture d’explosifs, et mettre non seulement les policiers en danger, mais également la population environnante – Claude Fontaine sur RTBF

La charge est claire. Elle est méritée. Je m’attendais à ce que Le Nouvel Observateur batte sa coulpe et présente des excuses. Mais la justification, proprement stupéfiante, employée par Le Nouvel Observateur ne s’est pas faite attendre.

Commençons d’ores et déjà par régler le sort d’une contre-vérité, qui, noyée au milieu de l’argumentation, semble presque couler de source quand on lit trop vite.

Notre article n’a rien appris au terroriste qu’il ne savait déjà : ni que la police le recherchait, ni qu’il avait pu laisser des traces de son passage dans l’appartement de Forest, ni même que l’enquête avançait, compte tenu de la fusillade qui a éclaté lors de la perquisition à Forest

Oui. Parce que pour le Nouvel Obs, savoir qu’on a pu laisser des traces dans un appartement est identique au fait de savoir qu’on en a laissé, que la police les a trouvé, a réussi à les exploiter en un temps record, et en tire à l’instant même des conclusions dans la cavale en cours.

Un tel degré de mauvaise foi confine à l’artiste. Sans compter que, gentil Nouvel Obs, tu ne nous parles que de Salah Abdelsam, dans ton beau raisonnement papier. Il ne t’es pas venu à l’esprit qu’il pourrait avoir, comme qui dirait, des complices ? Qui ont justement frappé la Belgique quatre jours plus tard ?

Mais le point qui justifie ma décision d’écrire cet article n’est même pas celui-là. On va sombrer dans le délire sociétal le plus complet avec l’extrait suivant (je graisse) :

Porter à la connaissance du public, à commencer par les Bruxellois, le fait que le terroriste le plus recherché de la planète depuis novembre dernier se trouvait peut-être encore dans la capitale belge nous a paru primordial. Il suffit d’imaginer un instant, pour comprendre, ce qu’il serait arrivé si par malheur, il avait perpétré un nouvel attentat. Que n’aurait-on dit alors : « Vous saviez qu’il était à Bruxelles et vous l’avez caché ! »

Citoyen.

Imagines ce qu’il se serait passé si par malheur, Salah Abdeslam avait perpétré un nouvel attentat à Bruxelles sans que tu n’aie eu l’information par les médias…

Non parce qu’il est démontré que dans la réalité, à la lecture de l’article du Nouvel Obs ; tous les Bruxellois ont instantanément déserté la ville le 18 mars à 14 heures, ce qui les a tout à la fois protégé du danger et permis à la police d’appréhender Salah Abdeslam, qui était le seul individu encore présent.

Passons.

Imagines donc, citoyen, ce qu’il se serait produit.

Tu aurais pu écrire un MAIL pour te plaindre à la rédaction du Nouvel Obs. Tu aurais même pu faire un TWEET pour tes 23 abonnés sur Twitter. Ou encore, tu aurais pu jeter un OEUF sur leur façade.

L’ensemble de cet arsenal de sanctions valait assurément la peine de risquer ta vie, ne crois-tu pas ?

La conclusion fait encore sombrer le niveau plus bas (si cela était encore possible).

Que la police belge se désole aujourd’hui que nous ayons publié cette information ne doit pas nous faire oublier l’essentiel. Le métier de la police est d’arrêter les criminels et donc de s’assurer de la bonne conduite des enquêtes et de leur confidentialité. Celui de la presse est de porter à la connaissance de ses lecteurs des informations solides, vérifiées et dignes d’intérêt.

D’où la question, que je me pose légitimement, et que manifestement le Nouvel Obs aurait du se poser aussi : à quoi sert exactement la presse dans une démocratie ?

Se borne-t-elle, comme le soutient L’Obs, à publier des informations solides, vérifiées et dignes d’intérêt ?

Alors qu’est-ce qui est digne d’intérêt pour un citoyen aujourd’hui ?

Non parce que, voyez-vous, moi j’ai beau tourner le sujet dans tous les sens, je ne vois pas vraiment en quoi la presse prendrait le soin de ne me communiquer que des sujets dignes d’intérêt.

Par exemple, grand Nouvel Obs, quand tu titres

Jean-Marie Le Pen apprécie les seins de Nabilla : un buzz digne de « Lolita » LE PLUS. Nabilla Benattia des « Anges de la télé-réalité 5 » a encore fait parler d’elle. Enfin presque. Interrogé par des étudiants de Sciences Po, Jean-Marie Le Pen a déclaré que la jeune femme avait « de beaux seins ». Trop âgé pour en parler ? Pour notre contributeur, le complexe de Lolita a encore frappé. Explications.

est-ce que cela signifie que tu considères l’information comme digne d’intérêt ?

Quand le Figaro fait un article sur le thème d’actualité suivant :

Matt Pokora retire un tatouage et met ses fans en garde Le chanteur a finalement décidé d’enlever l’un de ses premiers tatouages en fin de semaine dernière. Une opération douloureuse, qu’il a voulu partager sur Instagram, afin de dissuader les plus jeunes de suivre son exemple.

Est-il en train de m’apprendre quelque chose qui m’enrichit ?

La question est loin d’être neutre. Nous vivons dans une ère où la surabondance d’information menace sans cesse de nous engloutir. Elle est quasiment aussi nocive que l’absence d’information pour la vie, et pour la santé, d’une démocratie.

C’est ainsi que Noam Chomsky, dans son livre « La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie » (Contre-Feux Agone) que je suis en train de lire actuellement écrit ainsi dans la préface (les italiques proviennent du texte originel, le gras est de moi) :

Les facteurs structurant le système sont la propriété et le contrôle direct des médias, mais aussi les autres sources de dépendance financière – et particulièrement les annonceurs -, ainsi que les intérêts et liens croisés des médias avec ceux qui font (et ont les moyens de définir) l’information et son sens. […] Enfin s’ajoutent la capacité à faire régner l’idéologie et les principes élémentaires que les élites et le personnel médiatique tiennent pour acquis alors même qu’une bonne part de la population les récusent. […] Pour nous, ce que font les journalistes, ce qu’ils considèrent comme de l’information digne d’intérêt et les présupposés sur lesquels se fonde leur travail s’explique généralement très bien par le seul jeu des incitations, pressions et autres contraintes que prend en compte une telle analyse structurelle

Et en l’occurrence, l’aspect digne d’intérêt dans l’information lâchée imprudemment par le Nouvel Obs, ne serait-ce pas le revenu publicitaire lié au scoop ?

Si l’on souhaite remettre à plat le système démocratique, il est indispensable d’avoir une réelle réflexion sur le rôle que doit y tenir la presse.

L’absence de censure est louable en soi ; mais il faut être bien naïf pour croire que laisser l’information être soumises aux seuls intérêts financiers de l’économie de marché permettra au citoyen d’exercer le rôle que prétend lui confier la démocratie représentative sous sa forme actuelle.

2 commentaires

  1. Cela rappelle en janvier 2015… Durant des heures ce vendredi, la France a eu les yeux rivés sur une imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) et une supérette casher à la Porte de Vincennes à Paris. Les chaînes d’infos ont suivi en temps réel les prises d’otages et BFM TV a réalisé une chose insensée : interviews deux terroristes par téléphone, tout d’abord Chérif Kouachi (reclus à Dammartin) et Amedy Coulibaly (Porte de Vincennes).

    Les médias seront ils un jour attaqués pour mise en danger de la vie d’autrui ? Cela me semblerait le minimum.

    édit: http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/09/eux-charlie-hebdo-moi-les-policiers-le-temoignage-des-terroristes-sur-bfm-tv_4552997_3224.html

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