Un peu de perspective

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Source http://www.datagraver.com/case/people-killed-by-terrorism-per-year-in-western-europe-1970-2015

Donc si je comprends bien les jusqu’au boutistes qui se déchaînent sur les réseaux sociaux ces derniers jours, il fallait transformer la France en un état totalitaire dès 1970.

Oui, parce que, quand on envisage sérieusement d’emprisonner des gens sans procès, on est partisan d’un état totalitaire.

Je ne dis pas que la situation n’est pas horrible, et je ne dis pas non plus qu’il ne faut pas y réfléchir.

Il serait en revanche courtois d’arrêter de le faire avec les pieds.

La loi travail, le 49-3, l’arbre et la forêt

pexels-photoVoilà, c’est officiel, on en arrive au stade où ça me gonfle au plus haut point.

En cause : le 92ème statut twitter/facebook qui m’est tombé sous les yeux et qui se roule partout en mode non-mais-tu-te-rends-pas-compte-ils-utilisent-le-quaranteneuftrois-pour-la-troisième-fois-ces-****-de-***-quel scandale.

Cher lecteur, dont le réflexe est de ranger les gens dans des petites… si si c’est bien de toi dont je parle. Rassures-toi c’est également mon cas, c’est le fléau de notre époque, la twiterisation des esprits, nos cerveaux ont de plus en plus de mal à appréhender toute pensée qui ne peut être contenue en 140 signes.

Cher lecteur donc, dont le réflexe est de ranger les gens dans des petites cases au bout de deux lignes, je ne suis pas le moins du monde encarté au parti socialiste, ni d’ailleurs spécialement favorable à la loi El Khomri.

Ce qui ne m’empêche pas d’être plus qu’agacé par cette répétition pavlovienne d’indignations faciles, et je vais t’expliquer pourquoi. Mais pour cela, quelques détours et préliminaires seront nécessaires.

Supposons, cher lecteur, que Tartenpion ait été embauché par un employeur en 2002 (une PME) qui ne respecte pas les règles de la convention collective relatives au paiement de tes primes, ce qui lui cause un manque à gagner de 100 € par mois.

A moins d’avoir un code du travail sur ta table de chevet, il y a fort à parier que Tartenpion ne se rende pas compte que l’employeur contourne les règles avant un certain temps, voire même un temps certain. Et puis même si c’était le cas, ça se passe bien avec son employeur, leur relation est bonne, c’est quand même compliqué de venir la remettre en cause en lui agitant nonchalament un exemplaire de la convention collective sous le nez.

Seulement voilà, en 2015, l’employeur convoque Tartenpion et lui annonce qu’il est trop souvent en retard, et qu’il n’a pas réalisé la dernière commande qui lui avait été donnée dans les temps impartis. Dès lors il lui remet un joli papier aux fins de se présenter dans quelques semaines à un entretien préalable à un licenciement. Tartenpion recevra sa lettre de licenciement dans la foulée.

Terrassé, il s’adresse alors à un avocat spécialisé, et ils planchent ensemble sur l’engagement d’une procédure devant le conseil de prud’hommes aux fins de contester la cause réelle et sérieuse du licenciement. Son avocat en profite pour regarder les conditions dans lesquelles s’est déroulée la relation de travail et remarque que les primes prévues par la convention collective n’ont été que partiellement versées.

Il lui explique donc qu’il va pouvoir profiter du litige en cours pour soulever cette question devant le conseil de prud’hommes et obtenir un rappel de salaires.

Par contre, il précise qu’il va y avoir un léger souci concernant le montant des sommes qu’il va pouvoir réclamer.

Traditionnellement, la prescription (cad le laps de temps devant s’écouler avant l’extinction d’un droit) était de trente ans. Le 17 juin 2008, cette prescription, unanimement jugée trop longue, a été ramenée à cinq ans. Ce délai de cinq ans concerne toutes les matières, pas seulement le droit du travail ; ainsi un bailleur ne pourra pas réclamer dix ans plus tard des loyers impayés à son locataire.

Toutefois, ce délai, déjà raccourci, a été spécifiquement modifié en matière de droit du travail. Ainsi par une loi du 14 juin 2013, la prescription a été portée à deux ans pour contester la cause du licenciement, et à trois ans pour les salaires.

Ce qui signifie, explique l’avocat à un Tartenpion médusé, que s’il saisit le conseil de prud’hommes par exemple le 1er octobre 2015, il ne pourra pas obtenir de rappel de salaires pour la période de début 2002 à septembre 2012.

On va dire que c’est cadeau.

Devant cette atteinte particulièrement profonde à l’étendue des droits de l’ensemble des salariés de France et de Navarre, les syndicats ont naturellement protesté, tempêté, vitupéré, informé les médias et bloqué le pays en organisant un cortège de manifestations monstres.

16720686993_eaed4a31dd_oOu peut-être qu’ils avaient piscine.

Toujours est-il que cette modification législative très lourde de conséquence (elle aboutit mécaniquement à baisser sensiblement le « coût » prud’homal annuel pour l’ensemble des employeurs, au détriment des salariés) a été adoptée dans un silence absolu.

Prenons maintenant la loi El Khomri, qui a fait l’objet de pas moins de six versions successives en quelques mois, celles-ci ayant été adoptées aux termes d’un bras de fer et des négociations incessantes entre le gouvernement, les organisations patronales et les organisations syndicales (oui, mesdames et messieurs de la CGT, quand vos centrales vous donnent pour consigne d’ânnoner « retraitretraitretraitdelaloitravailniamendableninégociable », elles se fichent ouvertement de vous).

Les dispositions les plus lourdes (plafonnement des indemnités pouvant être fixées par le conseil des prud’hommes en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse) ont très rapidement été retirées.

Finalement, la seule réelle modification de ce texte concerne la fin de l’application du principe de faveur au temps de travail.

Jusqu’à présent en effet, l’ensemble du droit du travail était gouverné par le principe de faveur, qui permet, en cas de contrariété sur un point entre le contrat de travail, l’accord d’entreprise et l’accord de branche, d’appliquer au salarié la disposition qui lui est la plus favorable.

La philosophie initiale du projet de loi était de permettre d’accroitre les pouvoirs de négociations au sein des entreprises, entre l’employeur et les salariés, pour permettre d’obtenir un jeu de concessions réciproques permettant une plus grande proximité des règles applicables aux entreprises avec la situation précise de celle-ci.

Ces dispositions voulaient répondre à une logique de donnant-donnant négociée au plus près. Ce qui signifiait, à terme, un affaiblissement des syndicats.

Or, comme l’on a pu voir, ceux-ci veillent avec bien plus de zèle au respect de leur pré carré qu’au montant des indemnités des salariés lésés.

Mais entre les deux, lequel est le plus important ?

Alors bon, on peut naturellement ne pas être d’accord avec le principe même, et préférer laisser des organisations se disant représentatives (alors même que le taux de syndicalisation en France n’est que de 11 %) préempter toute possibilité de négociation collective sans permettre aux salariés directement concernés de donner leur avis sur la question.

Mais il me semble difficile de penser que laisser aux salariés la possibilité de négocier directement avec l’employeur est pire pour eux que de se voir raboter plus que significativement le montant des indemnisations qui leur seront dues si l’employeur choisit de ne pas respecter la loi.

Deux mots encore.

Tout d’abord, la grève de 1908 ayant donné lieu à l’établissement de la journée de 10 heures (contre 12 auparavant), s’est étendue sur plusieurs mois et a persisté malgré plusieurs morts et des foules dispersées à coup de sabres par la troupe. La grève de 1936 a fédéré 8 millions de grévistes et ne s’est arrêtée qu’avec l’instauration des congés payés, un vent révolutionnaire soufflant à l’époque sur la France.

Toutes proportions gardées, on peut quand même noter qu’à l’époque, les mouvements sociaux n’avaient strictement rien à voir avec ce qu’ils sont maintenant. Le gréviste qui pose le piquet pour regarder le match de foot n’est pas si motivé que ça.

Ensuite, l’utilisation du 49-3. Je mets au défi quiconque soutient que cette modalité d’examen d’une loi ne serait pas démocratique de me citer une seule loi votée sous le Vème République qui ait été réellement modifiée par le Parlement. Une seule. La nature semi-monarchique de la République actuelle induit que les deux chambres ne font que ratifier ce que l’exécutif a préparé, et les bonnes âmes qui s’en offusquent aujourd’hui seraient bien plus respectables si elles prenaient la peine de défendre la technique de l’obstruction parlementaire et ses 137 537 amendements déposés pour bloquer l’adoption de la loi sur l’énergie en 2006.

Que retenir de toute cette histoire ?

Nous vivons dans une société de postures.

Un gouvernement qui fait semblant d’être anti-patronat et qui courtise les chefs d’entreprises ; des syndicats qui font semblant de défendre les travailleurs et laissent passer sans mot dire une loi qui restreint mécaniquement les indemnités qui leur sont dues ; des grévistes qui font semblant d’être impliqués dans un mouvement de grève, mais surtout pas au prix de leur plus petite parcelle de leur confort.

Tout cela valait bien la peine de faire la queue pendant trois quarts d’heure pour trouver de l’essence.

Pensée du matin

Si le processus de désignation des dirigeants avait vraiment réellement quelque chose à voir avec leur popularité, aucun des présidents sortants de ces trente dernières années n’aurait ne serait-ce songé qu’à se représenter.

S’ils le font, c’est parce qu’ils savent que les électeurs sont coincés entre des choix contraints, à devoir choisir parmi des gens qui ont été eux-mêmes préalablement choisis.

Mais pas par eux.

Revolution.com

On voudrait que ça gronde
Sans agiter ses ailes
Voici le nouveau monde
Des combattants virtuels – No One is Innocent, Revolution.com

J’aime beaucoup No one is innocent, que j’avais découvert durant mes jeunes années d’adolescence à l’occasion de l’explosion de leur titre le plus connu, Nomenklatura.

Leurs textes sont très politisés et souvent bien plus travaillés que pour d’autres groupes, fussent-ils de rock alternatif, ayant percé à la même époque.

Dans une ambiance semi-contestataire dans le paradigme politique que partageaient les plus emblématiques groupes de rocks français des années 90, no one is innocent fait passer, avec talent, un discours de défiance absolu envers la mainmise de la caste sur l’ensemble de la société, et de glorification absolue de l’individu unique, dont toutes les nuances scintillantes sont constitutives de la seule valeur, finalement, à respecter.

Nous ne vivrons pas d’utopie collective. Nous arrivons trop tard, le grand marché est déjà là. Nous devons élaborer des stratégies de survie et de contamination, Par la création et la prolifération d’utopies privées, cryptées, qui se substitueront à l’ancien ordre social – No One Is Innocent, Nomenklatura

Sans jamais se rendre compte à un seul moment que c’est justement ce second phénomène qui crée et nourrit le premier ; que la nucléarisation de l’individu est finalement la cause première de sa transformation en consommateur passif et en électeur blasé.

Mais on en est pas à paradoxe près et finalement, quand on écoute du rock, ce n’est pas pour absorber un traité de sciences politiques.

Ne boudons donc pas notre plaisir et profitons de ses morceaux les plus intéressants.

Ainsi dans Revolution.com (dont le clip fait très fortement référence à 1984) est narré l’histoire d’un forum fictif appelant à la révolution, et dont le seul effet concret serait justement de virtualiser à outrance une contestation sociale en offrant aux internautes un « goût » de révolution qui ne déboucherait sur strictement rien. Une sorte de bravade contre un « système » aussi puérile et inconséquente que s’offrir fièrement son tee-shirt che guevarra produit en masse par une société cotée au CAC 40 et fabriqué par un petit enfant indien…

Il n’est pas sûr que le procès fait par le groupe au net soit réellement justifié. Le net a ceci pour lui qu’il a totalement organisé la redistribution des producteurs de contenu culturel,  là où auparavant il n’y avait guère que les journaux et les chaînes hertziennes qui avaient la possibilité pratique de s’adresser à un auditoire suffisamment large pour que leur parole ait une réelle importance.

Si les dictatures les plus dures existante encore aujourd’hui utilisent à titre habituel une censure étatique avec la bénédiction des moteurs de recherche, voire même refusent totalement l’accès de leur population à une telle technologie, c’est bien parce qu’elles craignent à raison la capacité qu’offre ce média de mobiliser d’un seul coup des milliers de personnes…

Toujours est-il que ce texte poursuit par une strophe particulièrement pertinente.

On voudrait de l’air
De l’oxygène en stock
Et puis changer le monde
Sans changer d’univers – No One is Innocent, Revolution.com

L’idée est tellement simple et tellement féconde. Elle explique à elle seule pourquoi nous nous montrons incapables de changer le système en profondeur.

Les civilisations européennes réussissent l’exploit de créer un nombre de richesses tous les ans de plus en plus important, sans jamais se poser conceptuellement la question de leur répartition.

La détestation de la caste politique dans son ensemble et le niveau de défiance dans les institutions atteignent des records d’année en année.

Aucune alternative crédible n’a jamais réussi à se rassembler en une force politique susceptible de faire bouger les lignes (et non, une fille installée à la tête du parti par papa avant de l’en expulser peut difficilement attaquer le népotisme dont elle a elle-même bénéficié).

Ce dégoût des hommes et des institutions est délétère.

Il vient tout particulièrement du fait que, comme le souligne No One Is Innocent, nous nous contentons de réfléchir encore et toujours dans le même paradigme.

L’élection crée le politicien de métier ; le politicien de métier est par nature dans une position où il doit conquérir et conserver le pouvoir en premier chef ; et uniquement en second lieu de s’occuper de l’intérêt général.

Il faut nécessairement repenser l’ensemble du cadre si nous voulons recréer une forme d’action politique qui gouverne pour le peuple, et non pas uniquement en son nom.

Au lieu d’exprimer sa colère dans des mouvements sociaux sans lendemain, la révolution doit aujourd’hui se faire surtout dans les esprits.

Un nouveau vote après le Brexit ?

brexit
En bleu les Remains, en rouge les Leave

Le Royaume-Uni se réveille donc avec pour certains (riches, londoniens, écossais) une gueule de bois, et pour d’autres (pauvres, ruraux, gallois) une exultation de la victoire envers un « système » qu’ils imaginent à l’origine de tous leurs maux. C’est en partie faux, car la problématique de savoir comment vivre en démocratie quand on est sans diplôme dans une région paupérisée est nettement plus large que la simple appartenance à l’Union Européenne (demandez aux habitants de Detroit) et sans doute en partie vrai, tant il est acquis que le libre échangisme profite bien plus à certains qu’à d’autres.

Toujours est-il que dans une consultation ayant réuni trente-trois millions de votants, seize millions et cent mille ont souhaité rester dans l’union, dix-sept millions et quatre cent mille ont voulu en sortir. A l’échelle, ce million trois cent mille de différence représente 3.9 % des votants.

Et l’on se retrouve encore une fois dans l’impasse arithmétique si propre aux 51-49 et 55-45.

Indépendamment du résultat, sur quel fondement cette stricte conception idiotement arithmétique peut se voir reconnaître un caractère légitimant ? La question aurait été la même, bien évidemment, si le résultat était inversé.

De quel droit ceux qui veulent rester dans l’UE peuvent l’imposer à ceux qui veulent en sortir ? De quel droit ceux qui veulent en sortir peuvent l’imposer à ceux qui veulent y rester ?

Parce qu’à un moment donné, sur une photographie des opinions, il y en a eu un peu plus ?

Ce qui est en tout cas certain, c’est que ce vote a démontré (si besoin était) qu’il existe plusieurs Angleterres, et plusieurs conceptions très éloignées de la citoyenneté. Il en est de même en France, ainsi qu’aux Etats-Unis.

Il n’est pas sûr que transformer les citoyens en petits bâtons sur une feuille soit la solution pour résoudre ce genre de questions de fond.

Une pétition a été lancée, environ un mois avant le vote, appelant à un nouveau référendum  si la participation devait être de moins de 75 % et le résultat du vote de moins de 60 %. Son nombre de participants à naturellement explosé à la suite du résultat du scrutin, et elle représente actuellement 500 000 signatures (hier après-midi il n’y en avait que 140 000).

S’il n’est pas sûr qu’un nouveau vote donne le même résultat, en revanche, faute de majorité plus nette, le résultat de cet hypothétique second vote serait tout autant contestable.

L’impasse de la démocratie représentative – de la démocratie arithmétique – est criante.

Morsi et la démocratie égyptienne

Lu sur le monde :

Un tribunal égyptien a condamné samedi à la prison à vie l’ex-président islamiste Mohamed Morsi, jugé dans une affaire d’espionnage au profit du Qatar, selon un journaliste de l’AFP présent au jugement. […] Le premier président élu démocratiquement en Egypte, destitué en 2013 par l’armée, a déjà été très lourdement condamné dans plusieurs autres procès. La peine de mort a ainsi été prononcée à son encontre en juin 2015 pour des évasions de prison et des violences lors de la révolution de 2011.

C’est quand même marrant, la volonté des démocraties occidentales de promouvoir le droit des peuples à l’autodétermination et le principe électif s’effondre brutalement dès lors que ces mêmes peuples ont le mauvais goût de porter au pouvoir des gens qui nous déplaisent.

Dictateur nm. Personne dirigeant un pays non-occidental dont l’action politique ne cadre pas avec les voeux occidentaux. Doit être renversé pour promouvoir la démocratie.

Dirigeant d’un pays en voie de développement nm. Personne dirigeant un pays non-occidental dont l’action politique cadre avec les voeux occidentaux. Doit être reçu avec honneurs et distinctions.

Porosité nf. Passage brutal de l’une à l’autre de ces catégories. Syn. Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi.

De l’esthétisation en politique et du pénis de Donald Trump (première partie)

trump-1350044_960_720La campagne des primaires américaines de cette année a ceci de passionnant qu’elle met consciencieusement à nu un très grand nombre de dynamiques des démocraties contemporaines – et la présence de Bernie Sanders et de Donald Trump est particulièrement emblématique de l’état de la démocratie.

D’un côté, nous avons Bernie Sanders, dont les idées socialistes représentent aux Etats-Unis le summum de l’irrévérence. En contrepoint, Donald Trump, qu’on ne fera pas l’affront de présenter au lecteur tant il a réussi à faire le buzz en quelques mois par des déclarations à l’emporte pièce, et qui vient tout juste d’être désigné candidat républicain par l’abandon de ses deux derniers challengers.

Sa désignation n’est pas une surprise, puisqu’il était acquis depuis plusieurs semaines que ses concurrents n’étaient pas en mesure de rassembler suffisamment de délégués pour permettre leur investiture par le parti républicain. Le fait que Ted Cruz ait espéré, durant tout ce temps, se contenter de faire barrage à la désignation pour tenter de se faire nommer candidat par un coup de force diplomatique au cours de la convention républicaine, au mépris des voix des votants, en dit long sur le personnage.

Maintenant que cette course est terminée, on peut se poser la question de savoir pourquoi Donald, inconnu en politique jusqu’alors, a réussi à évincer quinze autres candidats, dont notamment les machines électorales que représentaient Jeb Bush et Marco Rubio.

Donald Trump est un fin connaisseur des élections présidentielles américaines. Il a navigué du camp républicain au camp démocrate à plusieurs reprises, et a été mécène de plusieurs candidats malheureux lors des élections précédentes, ce qui lui a donné une prise directe sur la stratégie de campagne à adopter (il a notamment financé Mitt Romney… et Hillary Clinton !)

Il est néanmoins de bon ton, aujourd’hui en France, de se moquer du phénomène Trump en le réduisant à une simple crétinerie des électeurs américains, incapable de voir en face que les multiples déclarations à l’emporte pièce proférées par Donald Trump.

Car il est absolument certain que la trajectoire Trump ne peut se réduire qu’à elle-même, et n’est pas une simple manifestation d’un phénomène bien plus profond.

Prenons, pour illustrer le propos, un exemple bien plus franchouillard et regardons si nous ne pouvons pas y voir quelques points communs.

Regardons ensemble ce qui est considéré comme le discours le plus emblématique de la campagne de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle de 2007.

Rappelons le contexte en un mot : Nicolas Sarkozy a réussi à s’imposer, tout au long du second quinquennat de Jacques Chirac, comme le seul candidat possible à la succession de celui-ci, et ce malgré la très vive opposition de ce dernier, qui ne lui avait jamais pardonné sa trahison au profit d’Edouard Balladur en 1994.

A l’époque, Nicolas Sarkozy avait le vent en poupe. Il était soutenu par l’ensemble de la classe politique à droite, sans exception. Il jouissait d’une ferveur populaire sans doute inégalée depuis Mitterand. Il avait cependant déjà le don d’agacer profondément un bon nombre de français, et il savait bien qu’il lui fallait se « présidentialiser » pour pouvoir l’emporter sans difficulté face au candidat au gauche (ce qui finalement arriva, la défaite de Ségolène Royal au second tour étant large).

Le soir du 14 janvier 2007, Nicolas Sarkozy est désigné, aux termes d’un véritable plébiscite, comme le candidat officiel de l’UMP avec un score de 98.1 %.

A cette occasion, une fois candidat, il a fait un long discours dans lequel il avait tout loisir d’annoncer son programme pour la France.

Un très beau discours, riche en storytelling, et en confessions intimistes de toute nature.

Une remarque préliminaire : la personne même de celui qui se livrait ainsi était déjà constitutive d’une première imposture, puisque ce discours avait été écrit par Henri Guaino, et non pas par le candidat à l’élection, qui s’est contenté de le lire servilement.

Quelques morceaux choisis (le discours intégral se situe ici).

Il y a des sentiments qui sont si forts qu’il n’y a pas de mot assez grand pour les dire. Il y a des sentiments qui se ressentent tellement qu’on n’a pas besoin de les nommer.

Cette émotion qui me submerge au moment où je vous parle, je vous demande de la recevoir simplement comme un témoignage de ma sincérité, de ma vérité, de mon amitié.

Il commence naturellement par parler de ses sentiments. Ce « naturellement », évidemment, ne doit pas être imputé au narcissisme du candidat (n’oubliez pas qu’il n’est pas l’auteur du discours), mais à une technique soigneusement réfléchie et calculée. Il s’agit ici de créer l’empathie en réduisant la distance qui sépare l’orateur de l’auditeur.

Ils m’ont enseigné, à moi petit Français au sang mêlé, l’amour de la France et la fierté d’être français. Cet amour n’a jamais faibli et cette fierté ne m’a jamais quittée. Longtemps ce sont des choses que j’ai tues.

Longtemps ce sont des sentiments que j’ai gardés pour moi, comme un trésor caché au fond de mon cœur que je n’éprouvais le besoin de partager avec personne. Je pensais que la politique n’avait rien à voir avec mes émotions personnelles. J’imaginais qu’un homme fort se devait de dissimuler ses émotions. J’ai depuis compris qu’est fort celui qui apparaît dans sa vérité. J’ai compris que l’humanité est une force pas une faiblesse.

Cher français, regardes-moi, je suis à la fois très fort et très vulnérable. Si proche de toi, et en même temps si loin…

Après les sentiments, vient le début du storytelling, technique de communication bien connue et extrêmement efficace, qui consiste à tenir le public en haleine en racontant une histoire.

J’ai changé. J’ai changé parce qu’à l’instant même où vous m’avez désigné j’ai cessé d’être l’homme d’un seul parti, fût-il le premier de France. J’ai changé parce que l’élection présidentielle est une épreuve de vérité à laquelle nul ne peut se soustraire. Parce que cette vérité je vous la dois. Parce que cette vérité je la dois aux Français.

J’ai changé parce que nul ne peut rester le même devant le visage accablé des parents d’une jeune fille brûlée vive

J’ai changé parce qu’on change forcément quand on est confronté à l’angoisse de l’ouvrier qui a peur que son usine ferme

J’ai changé quand j’ai visité le mémorial de Yad Vashem dédié aux victimes de la Shoah.

J’ai changé quand j’ai lu à Tibhirine le testament bouleversant de frère Christian, enlevé puis égorgé par des fanatiques avec six autres moines de son monastère.

La technique oratoire est aussi efficace que brillante : mêler tout à la fois des références à sa propre personne et à des situations émouvantes ou des grands noms de l’histoire. Chaque référence empreint un peu plus l’orateur du prestige des noms qu’il invoque ou de la compassion légitimement due. (Et sinon, oui, Nicolas Sarkozy avait déjà changé à l’époque, vous l’aurez compris, avant son livre de 2016…)

Il continue ensuite à égrener les références les unes après les autres. Guy Moquet. Jeanne d’Arc. Jean Moulin. Felix Eboué. Zola. L’abbé Pierre. J’en passe. Et on parle de la France. En étant consensuel. On se présidentialise.

Ma France, c’est celle de tous les Français sans exception. […] Celle des droits de l’homme et de la liberté de conscience.

Je vois mal un homme politique indiquer que sa France, c’est celle des personnes hermaphrodites mesurant entre 1m62 et 1m64, ni soutenir qu’on se moque des droits de l’homme, vous ne pensez pas ?

Après avoir suscité l’adhésion facile et universelle, on passe aux clins d’œil ciblés. On rassemble tout le monde, puis on resserre le filet.

Ma France, c’est celle des Français qui votent pour les extrêmes non parce qu’ils croient à leurs idées mais parce qu’ils désespèrent de se faire entendre. Je veux leur tendre la main.

Ma France, c’est celle des travailleurs qui ont cru à la gauche de Jaurès et de Blum et qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile qui ne respecte plus le travail. Je veux leur tendre la main.

Car, toi électeur, je te sais blasé.

Ma France, c’est celle de tous ceux qui ne croient plus à la politique parce qu’elle leur a si souvent menti. Je veux leur dire : aidez-moi à rompre avec la politique qui vous a déçu pour renouer avec l’espérance.

Et tu verras de la politique autrement.

Mais au-delà de la droite et de la gauche, il y a la République qui doit être irréprochable parce qu’elle est le bien de tous. Il y a l’Etat qui doit être impartial. Il y a la France qui est une destinée commune.

L’orateur continue ensuite à égrener les références. Jaurès. Camus. Digne d’un grand oral de l’ENA. Et on finit en feu d’artifice sur des pétitions de principe.

Le but de la République c’est d’arracher du coeur de chacun le sentiment de l’injustice.

Le but de la République c’est de permettre à celui qui n’a rien d’être quand même un homme libre, à celui qui travaille de posséder quelque chose

Le but de la République c’est que les chances de réussite soient égales pour tous.

Tout cela est bel et bon, mais donnes-tu à un seul moment les moyens d’y parvenir ? Voyons voir un peu plus loin si on pourra avoir une quelconque idée de la façon de mettre en œuvre tout cela.

La République réelle c’est celle qui rend effectifs les droits qu’elle proclame.

Un peu comme le discours réel, en fait, qui donne des idées concrètes, des moyens explicites, et applicables…

Et puis on passe au catalogue, en mode n’en-jetez-plus. Sauf que si à chaque fois on se penche sur le principe, à aucun moment l’on explique comment faire. L’approfondissement n’existe pas (et surtout ne doit pas exister), chaque idée est chassée par celle d’après, car ce qui compte, ce n’est pas la solution que l’on propose, mais l’impression de l’auditeur qu’on en a une toute prête. Et à supposer même que ce soit le cas, mieux jeter un voile pudique pour empêcher toute analyse.

Quand on facilite l’endettement des ménages pour financer les créations d’entreprises ou l’achat d’une voiture indispensable pour aller travailler, on favorise le travail. Je veux créer un système de cautionnement public qui mutualise les risques et permette d’emprunter à tous ceux qui ont un projet.

Pourquoi un système de cautionnement public ? Comment le financer ? Quel est le réel bénéfice estimé ? Comment l’articuler par rapport aux banques ? De tout cela nous ne saurons rien.

Ce qui finalement, ne nous a guère nui, puisque le sujet n’a jamais été de nouveau abordé durant l’ensemble du quinquennat qui a suivi. Sans compter la première phrase, elle aussi non étayée, qui se borne à procéder par voie d’affirmation, d’autant plus truculente qu’à peine quelques mois plus tard, éclatait aux Etats-Unis la crise des subprimes…

Quand les entreprises savent qu’elles pourront licencier en cas de difficulté, elles embauchent plus facilement. Je veux protéger les personnes plutôt que les emplois. Je veux sécuriser les parcours professionnels plutôt qu’empêcher les licenciements. Je veux créer un contrat unique à durée indéterminée qui remplacera les contrats précaires et qui permettra aux salariés d’acquérir progressivement des droits. Je veux que les bas salaires soient garantis en cas de perte d’emploi, en contrepartie de l’obligation de ne pas refuser plus de deux offres d’emplois successives. Quand on est indemnisé par la société on doit accepter l’offre d’emploi correspondant à vos qualifications qui vous est proposée.

On pourra noter là encore, en ouverture, une pétition de principe non étayée. Quant au contrat unique à durée indéterminée ayant pour vocation de remplacer les contrats précaires, il ne sera pas non plus rediscuté au cours du quinquennat.

Je veux être le Président qui s’efforcera de moraliser le capitalisme parce que je ne crois pas à la survie d’un capitalisme sans morale et sans éthique […]

Je veux être le Président qui va remettre la morale au coeur de la politique. L’enfant qui n’apprend à l’école ni la morale, ni l’instruction civique ne comprendra pas plus tard qu’être citoyen ne signifie pas seulement avoir des droits. […]

Je veux une démocratie irréprochable. […] La démocratie irréprochable ce n’est pas une démocratie où l’exécutif est tout et le Parlement rien. C’est une démocratie où le Parlement contrôle l’exécutif et a les moyens de le faire.

Tu l’as dit bouffi ! Qui peut sérieusement être contre les phrases précédentes ? On ne fait que de l’enfonçage de porte, là… La dernière phrase prêtant d’ailleurs particulièrement à sourire, tant le candidat élu a finalement fait l’inverse de ce qu’il avait annoncé sur ce point.

Je ne crois pas à la  » realpolitik  » qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner des contrats. Je n’accepte pas ce qui se passe en Tchétchénie, au Darfour. Je n’accepte pas le sort que l’on fait aux dissidents dans de nombreux pays. Je n’accepte pas la répression contre les journalistes que l’on veut bâillonner. Le silence est complice. Je ne veux être le complice d’aucune dictature à travers le monde.

C’est bien pour ça que Kadhafi a été invité à planter sa tente sur le gazon de l’Elysée.

J’arrête là, si je voulais être exhaustif, il me faudrait citer quasi intégralement ledit discours, et cela serait fastidieux tant pour moi que pour le lecteur.

Si l’on somme l’entièreté du propos, on peut constater que celui-ci ne comporte aucune proposition concrète. J’entends pas là, aucune proposition étayée. On a simplement un inventaire à la Prévert d’effets d’annonces écrits pour intéresser telle ou telle frange de l’électorat. Vous galérez pour votre crédit ? Votez pour moi et mon cautionnement public ! Le contenu du discours se résume en réalité à des slogans. On rase gratis demain.

Arrêtons là d’étriller Sarkozy (c’est trop facile de tirer sur l’ambulance). Il n’est pas le premier à utiliser ces techniques. Il sera bien loin d’être le dernier.

Parmi les déclarations factuelles de Donald Trump, politifact a recensé un total de 41 % qui sont complètement fausses.

Et selon vous, concernant les électeurs qui étaient présents avec la candidat Sarkozy ce soir-là, et qui l’ont applaudi à tout rompre à l’issue de ce discours, combien pensaient réellement qu’il allait faire tout ce qu’il disait et respecter la parole qu’il avait donné ? Et ce au vu du contexte général de défiance envers la politique et la parole politique ?

La réponse est simple : à mon avis, pas un seul.

Tout comme les électeurs de Donald Trump, Bernie Sanders et Hillary Clinton.

Nous allons examiner pourquoi dans le second article, à venir…

Nuit debout : La minute non-nécessaire de Jean-François Copé

Non mais ils font un concours ou quoi ?

Citons Jean-François parler de Nuit Debout, tellement il est grotesque. François (Fillon) est battu à plates coutures.

C’est le syndrome Cendrillon peut-être, je ne sais pas ce qu’il faut dire mais, c’est tellement pathétique de voir cela. De voir cette situation dans laquelle nous sommes, en état d’urgence aujourd’hui…

  • Mais les revendications, vous les entendez ?

Mais les revendications de qui, d’une poignée de personnes, sans doute très respectables mais tellement déconnectées de la réalité, vous savez, c’est très frappant de voir que l’actualité du week-end – je mets de côté l’horreur terroriste – l’actualité du week-end c’était quoi, d’un côté les indignés là, qui dorment… qui font le siège de la place de la république, et qui nous décrivent avec des yeux émerveillés un monde nouveau qui commence, alors que pour beaucoup d’entre eux je les sens surtout avoir besoin d’un accompagnement pour vraiment comprendre que la solution c’est de trouver un travail, une formation, et de l’autre Emmanuel Macron. J’ai envie de vous dire les deux infinis, qui quelque part résument assez bien la caricature qu’est devenue ce gouvernement. Et tellement loin de la réalité du terrain… De ce que l’on peut voir à Meaux, par example, quand on est dans la grande banlieue parisienne, mais aussi quand on tourne dans toute la france, ce que je fais en tant que candidat à l’élection pour la primaire pour la présidentielle, et où je vois des gens qui, lorsqu’ils parlent de ces manifestants, ne se sentent pas du tout solidaires, mais plutot choqués, y compris d’ailleurs qu’en état d’urgence, l’Etat soit aussi ridiculisé par l’occupation de cette place.

  • Mais ce n’est pas parce que l’on est en état d’urgence que la démocratie n’a pas lieu d’être…

Ce n’est pas ça, la démocratie, la démocratie c’est le vote […] Mais ce qui m’inquiète, c’est qu’on donne tant d’importance médiatique à un mouvement qui est certes respectable, mais qui n’est pas la voix du pays… La voix du pays, c’est simplement l’attente d’une chose, que je répète matin, midi et soir, l’attente des français c’est que notre pays soit commandé – Jean-François Copé, une anthologie

On en est à un tel stade du grotesque que je pense qu’il est inutile de commenter. Juste quatre remarques :

1/ Entendre un homme d’appareil, avocat d’affaires et petite main d’un parti politique depuis plus de vingt ans expliquer à des gens qui manifestent dans la rue qu’ils ne représentent rien parce qu’ils sont déconnectés de la réalité du pays, c’est absolument hilarant.

2/ Pour Jean-François, comme pour François avant lui, le principe de l’état d’urgence semble interdire tout rassemblement et toute manifestation. Dormez braves gens, les hommes politiques veillent sur vous.

3/ L’homme qui est rencontré par Jean-François (et qui lui dirait ne pas être d’accord avec Nuit Debout) est considéré par lui comme plus représentatif que l’homme qui fait la Nuit Debout. Jean-François s’octroie donc un pouvoir de transsubstantiation, capable de rendre l’être représentatif par sa présence (sans doute due à sa nature incontestablement demi-divine)

4/ Pour Jean-François, la démocratie se résume à choisir qui sera son maître au sein de la caste, avant de se rendormir.

Tout est dit.

Bienvenue dans le monde merveilleux de la transparence

Citoyen,

Sois heureux de vivre dans notre monde merveilleux, où tous les jours, n’écoutant que leur courage, les médias ne songent qu’à te transformer en être éclairé, irradiant de connaissance.

water-984058_640En effet, Salah Abdelsam, seul survivant de l’équipe de terroriste du 13 novembre, a réussi à se cacher dans une planque de Molenbeek, banlieue de Bruxelles, pendant plus de quatre mois, où il n’a fini par être repéré par une visite inopinée dans sa planque, considérée jusqu’alors par la police belge comme un lieu « froid » du fait de la coupure de l’eau et de l’électricité.

Le mardi 15 mars 2016, Salah Abdelsam était dans cet appartement avec deux complices. Il a réussi à s’enfuir par les toits, pendant que l’un de ses comparses retardait les policiers et se faisait abattre.

Dès lors, et sauf détail plus précis concernant les éléments de l’enquête, il est plus que probable que Salah Abdelsam pouvait espérer que les policiers ne savaient pas qu’il était présent en ces lieux et continuer sa cavale.

La police, pratiquant des analyses ADN dans l’appartement, avait cependant obtenu confirmation, très rapidement, que Salah Abdelsam était bel et bien l’un de deux fugitifs qu’ils recherchaient.

Cette information a été soigneusement tue par la police belge, qui ne voulait pas alerter Salah Abdelsam, ni ses complices, en lui indiquant que l’étau se resserrait inéluctablement.

Salah Abdelsam n’avait en effet aucune certitude sur le point de savoir s’il avait pu être identifié comme l’un des deux fuyards. S’il est impossible de se mettre dans sa tête, il était néanmoins possible d’espérer qu’il puisse estimer s’en être tiré à bon compte.

Or, le vendredi 18 mars à 13h16, le nouvel observateur a publié un gros titre intitulé « Attentats de Paris : l’empreinte de Salah Abdeslam retrouvée dans l’appartement perquisitionné » et qui expliquait tout ce dont je viens de vous parler plus haut.

La suite est tellement connue que le lecteur la connaît aussi bien que moi : la police belge a précipité son opération sur Molenbeek à la suite de la diffusion de cette nouvelle ; Salah Abdelsam a été interpellé le 18 mars ; quatre hommes ont commis dans la précipitation, de nouvelles attaques à Bruxelles le 22 mars, dont le bilan provisoire est de 35 morts et 340 blessés.

Dans cette saturation d’information ayant pour effet de noyer totalement le citoyen au cours de ces périodes d’évènements graves, la déclaration du directeur de la police belge est édifiante :

J’aurais tendance à parler d’une certaine irresponsabilité d’une certaine presse… On offre sur l’autel de l’audimat la sécurité de mon personnel et ça je ne l’accepte pas… Et la sécurité publique de la population *inaudible* Vous savez que l’une des hypothèses sur lesquelles on travaillait, et c’est celle qui a retenu notre attention sur la décision qui a du être prise dans le cadre de l’interpellation de cette personne, c’est le fait qu’il pouvait sortir avec une ceinture d’explosifs, et mettre non seulement les policiers en danger, mais également la population environnante – Claude Fontaine sur RTBF

La charge est claire. Elle est méritée. Je m’attendais à ce que Le Nouvel Observateur batte sa coulpe et présente des excuses. Mais la justification, proprement stupéfiante, employée par Le Nouvel Observateur ne s’est pas faite attendre.

Commençons d’ores et déjà par régler le sort d’une contre-vérité, qui, noyée au milieu de l’argumentation, semble presque couler de source quand on lit trop vite.

Notre article n’a rien appris au terroriste qu’il ne savait déjà : ni que la police le recherchait, ni qu’il avait pu laisser des traces de son passage dans l’appartement de Forest, ni même que l’enquête avançait, compte tenu de la fusillade qui a éclaté lors de la perquisition à Forest

Oui. Parce que pour le Nouvel Obs, savoir qu’on a pu laisser des traces dans un appartement est identique au fait de savoir qu’on en a laissé, que la police les a trouvé, a réussi à les exploiter en un temps record, et en tire à l’instant même des conclusions dans la cavale en cours.

Un tel degré de mauvaise foi confine à l’artiste. Sans compter que, gentil Nouvel Obs, tu ne nous parles que de Salah Abdelsam, dans ton beau raisonnement papier. Il ne t’es pas venu à l’esprit qu’il pourrait avoir, comme qui dirait, des complices ? Qui ont justement frappé la Belgique quatre jours plus tard ?

Mais le point qui justifie ma décision d’écrire cet article n’est même pas celui-là. On va sombrer dans le délire sociétal le plus complet avec l’extrait suivant (je graisse) :

Porter à la connaissance du public, à commencer par les Bruxellois, le fait que le terroriste le plus recherché de la planète depuis novembre dernier se trouvait peut-être encore dans la capitale belge nous a paru primordial. Il suffit d’imaginer un instant, pour comprendre, ce qu’il serait arrivé si par malheur, il avait perpétré un nouvel attentat. Que n’aurait-on dit alors : « Vous saviez qu’il était à Bruxelles et vous l’avez caché ! »

Citoyen.

Imagines ce qu’il se serait passé si par malheur, Salah Abdeslam avait perpétré un nouvel attentat à Bruxelles sans que tu n’aie eu l’information par les médias…

Non parce qu’il est démontré que dans la réalité, à la lecture de l’article du Nouvel Obs ; tous les Bruxellois ont instantanément déserté la ville le 18 mars à 14 heures, ce qui les a tout à la fois protégé du danger et permis à la police d’appréhender Salah Abdeslam, qui était le seul individu encore présent.

Passons.

Imagines donc, citoyen, ce qu’il se serait produit.

Tu aurais pu écrire un MAIL pour te plaindre à la rédaction du Nouvel Obs. Tu aurais même pu faire un TWEET pour tes 23 abonnés sur Twitter. Ou encore, tu aurais pu jeter un OEUF sur leur façade.

L’ensemble de cet arsenal de sanctions valait assurément la peine de risquer ta vie, ne crois-tu pas ?

La conclusion fait encore sombrer le niveau plus bas (si cela était encore possible).

Que la police belge se désole aujourd’hui que nous ayons publié cette information ne doit pas nous faire oublier l’essentiel. Le métier de la police est d’arrêter les criminels et donc de s’assurer de la bonne conduite des enquêtes et de leur confidentialité. Celui de la presse est de porter à la connaissance de ses lecteurs des informations solides, vérifiées et dignes d’intérêt.

D’où la question, que je me pose légitimement, et que manifestement le Nouvel Obs aurait du se poser aussi : à quoi sert exactement la presse dans une démocratie ?

Se borne-t-elle, comme le soutient L’Obs, à publier des informations solides, vérifiées et dignes d’intérêt ?

Alors qu’est-ce qui est digne d’intérêt pour un citoyen aujourd’hui ?

Non parce que, voyez-vous, moi j’ai beau tourner le sujet dans tous les sens, je ne vois pas vraiment en quoi la presse prendrait le soin de ne me communiquer que des sujets dignes d’intérêt.

Par exemple, grand Nouvel Obs, quand tu titres

Jean-Marie Le Pen apprécie les seins de Nabilla : un buzz digne de « Lolita » LE PLUS. Nabilla Benattia des « Anges de la télé-réalité 5 » a encore fait parler d’elle. Enfin presque. Interrogé par des étudiants de Sciences Po, Jean-Marie Le Pen a déclaré que la jeune femme avait « de beaux seins ». Trop âgé pour en parler ? Pour notre contributeur, le complexe de Lolita a encore frappé. Explications.

est-ce que cela signifie que tu considères l’information comme digne d’intérêt ?

Quand le Figaro fait un article sur le thème d’actualité suivant :

Matt Pokora retire un tatouage et met ses fans en garde Le chanteur a finalement décidé d’enlever l’un de ses premiers tatouages en fin de semaine dernière. Une opération douloureuse, qu’il a voulu partager sur Instagram, afin de dissuader les plus jeunes de suivre son exemple.

Est-il en train de m’apprendre quelque chose qui m’enrichit ?

La question est loin d’être neutre. Nous vivons dans une ère où la surabondance d’information menace sans cesse de nous engloutir. Elle est quasiment aussi nocive que l’absence d’information pour la vie, et pour la santé, d’une démocratie.

C’est ainsi que Noam Chomsky, dans son livre « La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie » (Contre-Feux Agone) que je suis en train de lire actuellement écrit ainsi dans la préface (les italiques proviennent du texte originel, le gras est de moi) :

Les facteurs structurant le système sont la propriété et le contrôle direct des médias, mais aussi les autres sources de dépendance financière – et particulièrement les annonceurs -, ainsi que les intérêts et liens croisés des médias avec ceux qui font (et ont les moyens de définir) l’information et son sens. […] Enfin s’ajoutent la capacité à faire régner l’idéologie et les principes élémentaires que les élites et le personnel médiatique tiennent pour acquis alors même qu’une bonne part de la population les récusent. […] Pour nous, ce que font les journalistes, ce qu’ils considèrent comme de l’information digne d’intérêt et les présupposés sur lesquels se fonde leur travail s’explique généralement très bien par le seul jeu des incitations, pressions et autres contraintes que prend en compte une telle analyse structurelle

Et en l’occurrence, l’aspect digne d’intérêt dans l’information lâchée imprudemment par le Nouvel Obs, ne serait-ce pas le revenu publicitaire lié au scoop ?

Si l’on souhaite remettre à plat le système démocratique, il est indispensable d’avoir une réelle réflexion sur le rôle que doit y tenir la presse.

L’absence de censure est louable en soi ; mais il faut être bien naïf pour croire que laisser l’information être soumises aux seuls intérêts financiers de l’économie de marché permettra au citoyen d’exercer le rôle que prétend lui confier la démocratie représentative sous sa forme actuelle.

Nuit debout : La minute non nécessaire de François Fillon

Voulant manifestement occuper la place laissée vacante par Frédéric Lefevre et Nadine Morano, notre estimé ancien premier ministre a cru devoir faire les déclarations suivantes au micro de Europe Un, concernant Nuit Debout:

Je suis extrêmement choqué, que d’un côté on ait l’état d’urgence, dont on nous explique qu’il est absolument indispensable et qu’il faut le prolonger pendant des années, et de l’autre côté qu’on tolère ce type de rassemblements et de manifestations. J’ajoute que le spectacle des policiers se faisant insulter par les manifestants, alors que… euh… il y a un mois ou deux mois la France entière communiait avec sa police [digression, phrase non finie] En tout cas c’est un mouvement qui est pas compatible avec l’état d’urgence, il faut savoir ce qu’on veut. Il y a des manifestations qui ont été interdites parce qu’elles gênaient le gouvernement au nom de l’état d’urgence,là je vois qu’en l’occurrence on y touche pas… Il faut toujours écouter ce que disent les français, simplement je dis que ces français-là sont minoritaires, ils sont extrêmement minoritaires,  l’immense majorité des français, ce qu’elle veut, c’est qu’on libère le pays – La minute non nécessaire de François Fillon sur Europe 1.

Cher François,

A vrai dire j’ai beau retourner ta déclaration dans tous les sens, je ne vois pas bien ce qui te choque. Est-ce l’état d’urgence que tu as voté comme tout le monde le 19 novembre 2015 ? Est-ce sa prorogation, dont tu déplore (certes, à juste titre) qu’on te dise qu’elle est « indispensable, et qu’il faut prolonger [l’état d’urgence] pendant des années » et que tu as voté aussi ?

Ou alors, si tu ne souhaites pas faire le grand écart intellectuel de déplorer les lois que tu as toi-même voté, ce que tu critiques, c’est le fait que cette manifestation ne soit pas réprimée dans le contexte de l’état d’urgence ?

Cher François, expliques-nous ce que tu veux dire exactement, cela m’intéresse beaucoup ? Que signifie selon toi ce qui est acceptable ou non dans une société démocratique ? Essaies-tu de nous dire qu’il faudrait, dans les suites de cette mesure que tu sembles aujourd’hui désapprouver alors même que tu l’as adopté, interdire toute manifestation pour la sécurité du peuple français ?

Ou alors même, un petit couvre-feu histoire de mieux nous protéger ?