Le parti apolitique et la politique sans les partis

Quelle marche pour les législatives ?

Une première liste buguée, comportant des noms de personnes qui finalement ne souhaitaient pas représenter le mouvement.

Des militants qui attendent fébrilement des résultats des négociations dans 149 circonscriptions, non investis parce qu’il faut quand même lancer des appels du pied à droite-à gauche, sans jeu de mots.

Un candidat d’un parti « traditionnel » qui lave son linge sale en public et révèle (ou feint de révéler) des logiques d’appareils et des négociations politiciennes.

Un ancien premier ministre qui n’est pas investi… Mais une militante EM qui, elle, s’apprêtait à être investie à Évry et qui a été sacrifiée dans une logique évidente de retour d’ascenseur.

Vouloir monter un parti politique qui ne fera pas de la politique politicienne, c’est comme faire garder le contenu de la cave à vin par un alcoolique : l’idée est fondamentalement utopiste à l’origine.

Vouloir coller des rustines sur les fondations du système électif ne permettra pas de remédier à ses failles en profondeur.

Sommes-nous en démocratie ?

Essayons de nous décentrer et d’adopter la position d’un de nos ancêtres du XVIIème siècle, vivant sous le régime monarchique.

Que voit-il ? Une société dont l’espérance de vie est incomparablement supérieure à celle qu’il connaît. Une société qui assure des soins médicaux, poussés et gratuits, aux personnes souffrantes. Une société qui a remplacé la prise en charge individuelle et familiale des personnes âgées par une prise en charge collective. Une société où les richesses sont réparties bien plus équitablement que celle dans laquelle il vit. Une société où tous les hommes sont juridiquement égaux, là où il ne connaît qu’une organisation en castes.

Un tel homme ne peut que croire que les gens qui jouissent de tels bienfaits font preuve d’une adhésion, ou a minima d’une approbation tiède, envers le régime politique qui leur permet des droits dont il n’aurait jamais espéré jouir dans ses rêves les plus fous.

Quelle n’est pas alors sa surprise de constater que les sujets de cette société, qu’il estimerait idéale, n’éprouvent pourtant pour ce régime politique – la démocratie représentative – qu’une profonde lassitude, qu’un désintérêt manifeste, voire même qu’une sensation larvée de dégoût.

– Que s’est-il donc passé, s’écrie-t-il, pour que vous autres, citoyens de ce monde idéal, vous déplorez les méfaits de votre société alors même que celle-ci vous place dans une situation jamais connue dans l’histoire de l’humanité ?

L’homme de notre temps se tourne alors vers lui et répond :

– Eh ! Quoi, vous ne voyez donc pas ? Nous avons quitté le monde du faire pour entrer dans le monde du verbe. Une oligarchie s’est emparée du pouvoir politique. Elle ne vit qu’entre elle, ne se conforme qu’à ses propres codes. Elle prétend gouverner en notre nom, mais une accumulation de scandales démontre qu’elle ne se préoccupe que de se remplir les poches. Elle parle d’exemplarité, mais se vautre dans la connivence. Elle fait mine de s’intéresser à nous, elle nous parle de changement, mais cinq ans plus tard, nous ne pouvons que constater que la situation empire.

Cette réponse laisse coi et perplexe l’homme du temps passé. Perdu, il se rend alors dans une bibliothèque moderne pour élucider ce mystère.

Après avoir passé un an à lire l’ensemble de la littérature de philosophie politique, il retourne voir l’homme de notre temps et lui répond :

– Mon bon ami, mais de quoi vous plaignez-vous donc ? Qu’y a-t-il aujourd’hui dont vous n’étiez pas prévenus ? Montesquieu, dont vous citez le nom à cor et à cris en louant son concept de séparation des pouvoirs, n’a-t-il pas écrit :

Le peuple dispose d’un génie admirable pour choisir ses dirigeants (…) On sait qu’à Rome, quoique le peuple se fut donné le droit d’élever aux charges les plébéiens, il ne pouvait se résoudre à les élire. Et quoi qu’on pût, par la loi d’Aristide, tirer les magistrats de toutes les classes, il n’arriva jamais, dit Xénophon, que le bas peuple demande celles qui pourraient intéresser son salut ou sa gloire. Comme la plupart des citoyens, qui ont assez de suffisance pour élire, n’en ont pas assez pour être élus ; de même le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n’est pas propre à gérer par lui-même. Il faut que les affaires aillent, et qu’elles aillent un certain mouvement, qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le peuple a toujours trop d’action, ou trop peu – De l’esprit des lois, livre II chapitre II

Et d’ajouter :

Le peuple (…) ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir les représentants ; ce qui est très à sa portée – De l’esprit des lois, livre XI chap VI

– Ce n’est que la position d’un seul penseur, tente d’argumenter l’homme de notre temps d’une voix incertaine, il ne représente pas l’idéologie dominante…

– Non point, messire, coupe l’homme du temps passé. Hamilton, père du parti fédéraliste et l’un des inspirateurs de la constitution américaine, n’a-t-il point écrit :

Toute communauté se compose d’une élite et de la multitude. La première est formée des riches et des gens bien nés et la seconde de la masse du peuple. Il faut donc concéder à l’élite un rôle spécifique et stable dans le gouvernement des affaires – cité in Howard Zinn, Désobéissance civile et démocratie, p 248.

Et Rousseau, le bon Rousseau n’avait-il pas affirmé que le seul régime, selon lui, réellement démocratique serait un régime de démocratie directe, avant de conclure que :

A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais. (…) S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes – Le contrat social, Livre III, chap. IV.

D’où il s’ensuit terminologiquement que la démocratie représentative ne saurait avoir un caractère réellement démocratique ?

– Certes, il s’agissait là d’une position qui était commune pour l’époque, mais qui ne représente pas le système démocratique dans son essence, répond l’homme de notre temps d’une voix mal assurée.

– Ah oui ? Le philosophe italien Domenico Losurdo n’a-t-il pas montré, dans son ouvrage Contre-Histoire du Libéralisme, que les termes de la constitution américaine avaient été volontairement choisis pour être compatibles avec l’esclavage ? Et les démocraties représentatives dont vous me soutenez la pureté n’ont-elles pas été asservir d’autres peuples tout au long du XIXème siècle ? Plus récemment, les Etats-Unis d’Amérique n’ont-ils pas occupé militairement Haïti de 1915 à 1934 avec pour unique justification de « protéger les intérêts américains et étrangers » ?

L’homme de notre temps prend une inspiration et réfléchit quelques secondes avant de répliquer :

– Il y a la démocratie représentative des origines, qui, je vous l’accorde, a été conçue par des penseurs se réclamant d’une élite intellectuelle et invoquant une partition entre ces élites et le peuple. Mais la démocratie de nos jours n’a que très peu à voir avec ces conceptions. Nous avons développé une théorie des droits de l’homme qui est bien plus étendue aujourd’hui qu’elle ne l’était par le passé. L’esclavage était une mauvaise chose, mais nous l’avons aboli. La colonisation était terrible, mais nous y avons mis fin.

– Il me semble surtout que ce sont les peuples colonisés qui y ont mis fin, précise l’homme du temps passé.

– Vous avez raison, mais je ne cherche pas à justifier le passé. Ce que je veux dire, c’est que tant l’esclavage que la colonisation ont pris fin. Désormais le système juridique des Etats-Unis n’a plus grand chose à voir avec celui qui était le sien au temps des pères fondateurs. Il en est de même de celui de l’Europe. La Cour Suprême et la Cour européenne des droits de l’homme viennent préciser les droits inaliénables des êtres humains…

– Mais leurs sentences ne vaIent qu’en matière de politique intérieure. Il n’en reste pas moins que je ne comprends pas de quoi vous vous plaignez. Vous avez fondé les désignations les plus importantes de vos représentants sur le système électif. Or, comme je viens de vous le rappeler, Montesquieu lui-même, grand admirateur des romains, avait démontré le caractère fondamentalement aristocratique de l’élection. Pourquoi pensez-vous donc que les romains des classes déshéritées n’ont jamais mis au pouvoir l’un des leurs ? Est-ce parce que les classes opulentes sont naturellement plus à même d’exercer le pouvoir ? Ou bien est-ce parce que l’élection porte naturellement au pouvoir l’homme déjà connu et bien né ?

– Nos partis politiques ont pour but et pour rôle de faire en sorte de permettre à tout un chacun de pouvoir se présenter, et donc ta critique, là encore, est datée, répond l’homme de notre temps.

 – Mais qui pourrait aujourd’hui soutenir que les partis politiques sont un système satisfaisant ? Dès les années 1910, Robert Michels, un sociologue, avait constaté le caractère fondamentalement oligarchique des partis politiques, dû conjointement à une spécialisation de ses membres, à une nécessité d’efficience et à un profond désir enfoui de ses membres. Comment pouvez-vous défendre non seulement la présence, mais encore le rôle central, d’associations de personnes privées, dont le seul but est la conquête et la conservation du pouvoir, et m’indiquer que cette présence serait fondamentalement saine ?

– Je comprends vos réserves, mais sans eux l’ensemble de la vie politique serait destructurée, répond l’homme de notre temps d’une voix chancelante…

– Je ne partage pas votre avis, mais ce n’est pas le point important. J’ai pu vous démontrer ici le caractère fondamentalement aristocratique de votre système. Ce fonctionnement, vous l’avez accepté. Vous tenez à ses bienfaits. Vous ne pouvez donc pas tout à la fois les louer d’un côté et les déplorer de l’autre. Il vous faut accepter qu’en fait, vos démocraties représentatives, qui sont des aristocraties déguisées, ont donné à leur peuple des conditions de vie qui n’avaient jamais été atteintes auparavant. Il vous faut également accepter qu’en politique étrangère, c’est la puissance et non le droit qui gouverne les relations, et qu’aucune nation n’agit éthiquement. Vous avez chacun bien plus que ce qu’aucun des hommes de mon temps n’aurait jamais rêvé d’avoir. Chérissez-le au lieu de vous en détourner. A défaut de quoi, vous n’êtes animés que de ce que Montesquieu qualifiait de dégénérescence de la démocratie : l’esprit d’égalité extrême, qui s’épuise vainement à enfermer la richesse de la réalité dans la froideur d’un symbole mathématique.

Les paroles de l’homme des temps anciens ont profondément ébranlé l’homme de notre temps. Il saisit la logique, mais il sent confusément que quelque chose ne lui convient pas. Il ne peut se satisfaire d’un béat contentement par rapport à une amélioration globale de la situation. Il ne peut donner son approbation à une société qu’il estime ne pas être éthique ni conforme à ses valeurs. Cependant,  cette argumentation lui semble particulièrement difficile à réfuter.

Il décide alors de se couper des hommes, et part méditer dans les montagnes les paroles de l’homme des temps anciens. Il fait face à la faim, au froid et à la solitude pendant une durée de dix ans.

Puis, porté par une illumination nouvelle, il redescend prodiguer le savoir aux hommes, et en premier lieu à son contradicteur :

– J’ai pris le temps de réfléchir à votre position, commence-t-il, et voilà ma réponse. Dans son Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie caractérise le fait qu’aucun régime politique ne peut tenir si le peuple ne le lui permet pas. Ce n’est pas le tyran qui soumet le peuple, mais le peuple qui accepte de se soumettre au tyran. Le tyran n’est pas tout seul, il a pour lui des hommes qui sont prêts à tout pour continuer à garder le régime tel qu’il est. Sans eux, il n’est pas de tyrannie.

– Et qu’en déduisez-vous ? répond l’homme des temps anciens.

– J’en déduis que tout régime politique, quel qu’il soit, ne peut se maintenir que si et seulement si il est la représentation plus large d’une conception globale de ses sujets, voire d’une conception globale de l’homme, affirme l’homme de notre temps.

– Vous dites vrai. Même les régimes les plus autoritaires font passer des idées servant à asseoir leur légitimité. Ainsi Kadhafi avait-il diffusé, en 1976, un livre vert pour exposer un programme politique dont il tirait sa légitimité. La plupart des régimes autoritaires prennent-ils aujourd’hui la peine d’organiser des élections d’opérette, car ils prétendent tirer leur légitimité du consentement du peuple.

– Il est donc acquis que tout régime politique évolué n’est que le fruit d’une conception de l’homme (une conception ontologique) sous-jacente, dit l’homme de notre temps. Or, que voyons-nous ? Le décalage entre le peuple et les hommes politiques va croissant d’année en année. Peut-on dire que ceux-ci n’en sont pas conscients ?

– Absolument pas. D’ailleurs les quatre favoris de l’élection présidentielle française de 2017 se sont tous réclamés d’une position anti-système. Le thème de la rupture est un point central de l’ensemble des campagnes présidentielles depuis vingt ans. Aux Etats-Unis, les américains ont porté au pouvoir un candidat milliardaire sans aucune expérience du gouvernement et se réclamant des préoccupations du peuple contre l’élite…

– On voit là une reprise à l’identique de la situation décrite par Montesquieu concernant les romains, observe l’homme de notre temps.

– En effet. Il ne s’agit là cependant, le plus souvent si ce n’est toujours, que de postures parfaitement compatibles avec la nature oligarchique, et même plus précisément ploutocratique (basée sur la richesse) de l’élection. Au fond, seul est éligible celui qui a les moyens de faire passer son image auprès de l’ensemble de la population. Aux temps des romains, il s’agissait d’organiser des distributions de blé et de parrainer des jeux du cirque. De nos jours, n’est éligible que celui qui apparaît à la télévision. Le préalable de toute candidature est donc une question de moyens, et de financement, ce qui vicie par essence l’exercice de tout mandat une fois que le candidat a été élu.

– Nous avons donc vu que le régime de démocratie représentative doit être mis en correspondance avec les standards aristocratiques des penseurs qui l’ont conceptualisé. Il s’agit là de sa nature, précise l’homme de notre temps.

– Faut-il pour autant la vilipender et souhaiter un retour à l’autocratie ? demande l’homme des temps ancien.

– Bien sûr que non. Il faut tout à la fois louer le progrès historique que la démocratie représentative a pu représenter par rapport aux régimes politiques l’ayant précédée, tout en ayant à coeur de voir que ce progrès ne s’est pas accompagné, de la part de ces régimes, d’une attitude éthique à l’égard des autres nations. Néanmoins, la situation que nous connaissons aujourd’hui, en terme de liberté et de prospérité, est largement supérieure à celle qui existait de votre temps. Il est nécessaire de lui en être reconnaissant pour cela.

– Vous ne comptez toutefois pas vous en satisfaire ?

– Nous ne pouvons plus nous en satisfaire. Comme je vous l’expliquais, notre conception du monde a changé depuis le XVIIème siècle. Ce qui était acceptable, et considéré comme normal, pour des penseurs de cette époque ne saurait plus l’être pour nous aujourd’hui. Nous ne pouvons accepter de vivre sous une oligarchie déguisée, fut-elle conçue pour notre bien-être. La rhétorique de la démocratie représentative a en effet façonné, au fil du temps, un idéal démocratique, dont nous ne pouvons que constater aujourd’hui l’écart avec les réalisations concrètes du régime politique contemporain.

L’homme des temps anciens regarde son ami avec intensité.

– Alors quelle solution proposez-vous ? Tout casser parce que le régime n’est pas assez bon pour vous ? L’anarchie ou l’autoritarisme seraient-ils selon vous mieux adaptés pour satisfaire aux intérêts des citoyens ?

– Non, bien évidement. Il n’y a pas d’autre choix que de penser un nouveau régime politique, dont l’objectif sera de ne plus être par essence oligarchique, sans pour autant être une dictature de la majorité. Il est nécessaire de sortir de la démocratie telle que nous connaissons pour accomplir cet idéal démocratique auquel nous aspirons. Il est indispensable de sortir d’un régime basé principalement sur l’élection, dont le caractère ploutocratique et populiste aliène l’exercice du pouvoir par des hommes libres des contraintes financières. On ne peut exercer l’intérêt général que si l’on est indépendant par rapport aux autres citoyens, ce que ne saurait offrir le système électoral qui organise une dépendance des élus par rapport aux citoyens riches. Il est nécessaire de créer un nouveau régime politique en s’inspirant des bienfaits de la démocratie représentative, qui en soit dérivé sans pour autant tomber dans ses errements. Comme vous pouvez le voir, il y a beaucoup de notions qu’il est nécessaire de reconceptualiser. M’y aiderez-vous ?

Et ils se mirent à la tâche.

Fillon, prise d’otage (d’électeurs) et caducité (de primaires)

Il fallait bien que j’y vienne. Trois semaines que le pays ne vit plus que de l’examen concupiscent des fiches de paie de Pénélope. Vingt et quelques longs jours où notre médiacratie s’est déchainée comme elle sait si bien le faire pour le plaisir voyeur de nos yeux indiscrets.

Il ne s’agit naturellement pas de prendre la défense de François Fillon, dont les explications sur la question de savoir si oui ou non les emplois attribués à sa femme ou à ses enfants étaient réellement effectués, n’ont guère été claires jusqu’à présent.

Ni de sourire – même si un examen attentif l’induit nécessairement – devant les cris d’orfraie poussés par un avocat médiatisé, expliquant doctement que la justice ne pourrait enquêter sur un parlementaire au nom de la séparation des pouvoirs.

Chers députés, Maître Eric Dupont-Moretti vous donne officiellement le droit de vous entretuer dans l’hémicycle. A mains nues, au couteau ou même au fusil d’assaut. Vous avez l’immunité due à la séparation des pouvoirs.

Chat perché.

Il ne s’agit pas non plus de ricaner – même si l’argumentaire s’y prêterait – devant une tribune de professeurs de droit qui viennent doctement vous expliquer qu’un parlementaire n’est pas chargé d’une mission de service public. Je sais bien qu’au vu de l’utilité réelle du Parlement sous la Vème République, ça peut en effet se discuter. Mais de là à demander à la justice de l’acter, il y a quand même un pas que je n’aurais osé franchir.

Alors oui, on peut gloser sur le caractère discrétionnaire ou non de l’emploi de l’indemnité parlementaire, cette enveloppe mensuelle de 10 000 € accordée pour permettre à des gens qui ne prennent trop souvent même pas la peine de venir siéger. Ce qui est dommage, puisque cela leur aurait permis de faire semblant de faire autre chose que de valider des lois qui ont été dans leur essence déjà actés par le travail de quelques-uns d’entre eux en commission, quand ce n’est pas, comme trop souvent, carrément par le pouvoir exécutif lui-même.

La synthèse générale de l’activité parlementaire réalisée par le site nosdeputes.fr permet de voir par exemple que sur les douze derniers mois, trois députés, Henri Emmanuelli, Michèle Fournier-Armand et Eric Jalton, n’ont à aucun moment ne serait-ce que mis les pieds à l’Assemblée Nationale.

Ils n’ont donc naturellement pas été payés.

Donc en somme : le travail d’un parlementaire est bien souvent fic symbolique ;  il n’y a rien à dire au nom de la séparation des pouvoirs.

Par extension, il peut donc employer symboliquement les assistants qu’il souhaite. Ou, pour le dire différemment, si un parlementaire ne siège pas et préfère rester à la maison, son épouse qui lui prépare ses tartes aux pommes peut bien être considérée comme son assistante.

Quelque part, ça se tient.

Mais trêve de plaisanteries. Il y a bien évidemment, et heureusement, des députés qui bossent, lesquels emploient des attachés parlementaires qui suent sang et eau. Ce ne sont d’ailleurs pas forcément ceux-là qui sont réelus, mais c’est un autre débat.

Deux déclarations sont particulièrement intéressantes dans le contexte de l’affaire Fillon : celle de Gérard Longuet qui reproche au PNF de « prendre en otage les électeurs français » et celle, antérieure de quelques jours, de Georges Fenech qui nous annonçait la caducité de la primaire.

Le mot de caducité est extrêmement intéressant appliqué à l’élection. Il n’a d’ailleurs pas été employé par hasard par Georges Fenech, qui est juriste. On parle de caducité d’un acte lorsqu’un élément postérieur disparait, et prive ainsi de cause l’acte qui était valable.

Exemple : A fait un testament en faveur de B. Mais B meurt avant A. Au moment où le testament a été fait, il était valable. Cependant il ne l’est plus au moment où B meurt, puisqu’un élément constitutif (l’état de vie du bénéficiaire du testament) a disparu.

Or, Georges Fenech parle ici des primaires à droite, donc d’une élection. La question qu’il faut se poser est celle de savoir en quoi le fait que Monsieur Fillon ait pu possiblement fournir  un emploi fictif à sa femme peut avoir pour conséquence de priver de base l’élection qui l’a désigné.

L’idée est la suivante : les électeurs, selon Georges Fenech, n’auraient pas voté pour François Fillon s’ils avaient su qu’il avait cette affaire à surmonter. Ce qui n’est pas faux.

Mais là où l’analyse prend tout son sens, c’est lorsque l’on déplie les conséquences du postulat de Georges Fenech. Il met en effet en évidence le fait que voter dans le cadre d’une élection ne peut se faire que sur la base d’informations parcellaires.

Effectivement, les électeurs de droite n’auraient pas désigné Fillon s’ils savaient qu’un tel plomb dans l’aile allait fortement compromettre leurs chances de victoire à l’élection présidentielle. (D’ailleurs, je vais hasarder un pronostic personnel : je pense que Macron va s’écrouler et que Fillon sera élu au second tour face à Le Pen. Fin de la parenthèse).

Très bien, mais dans ce cas, poursuivons l’analyse.

Les électeurs auraient-ils voté pour Mitterand s’ils avaient su qu’il détournerait les moyens de l’Etat pour assurer la protection de sa fille cachée ? Les américains auraient-ils voté pour Reagan s’ils avaient su que celui-ci donnerait le soutien des Etats-Unis à des régimes dictatoriaux d’Amérique du Sud et d’Afrique qui pour certains génocidaient leur population ? Les habitants de Rome auraient-ils voté pour Virginia Raggi, égérie du mouvement populiste 5 étoiles, s’ils avaient su qu’elle désignerait son amant comme chef de cabinet, triplerait son salaire et lui ferait souscrire des assurances-vie à son nom ?

J’arrête là, les exemples sont tellement nombreux. La vérité est que le système électif ne remplit pas les conditions pour être un réel système démocratique en ce que :

a) Les candidats sont présélectionnés par les partis (et ce, même en cas de primaire)

b) Les votes se font sur la base d’informations parcellaires, voire délibérément occultées

c) Les mécanismes de contrôle de l’électeur sur ce que l’on fait de sa voix sont inexistants. Le fait de devoir attendre l’élection d’après pour vouloir sortir l’élu n’est pas un mécanisme de contrôle.

Il est donc urgent de repenser la vertu légitimante de l’élection, mythe de la démocratie représentative, pour donner à la place de ce mécanisme celle qui doit être la sienne : celle d’être un moyen parmi d’autres de désignation des gouvernants.

Car la vraie question qui se pose est la suivante : est-ce au fond, la justice qui prend en otage les électeurs ? Ou le candidat, préselectionné par le parti, élu sur la foi d’informations tues, qui refuse de se retirer une fois que certaines d’entre elles ont été révélées ?

Je laisse le lecteur trancher.

Nicolas et Accorhotel

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy rejoint AccorHotels.

Il n’aura vraiment jamais conceptualisé ce que les fonctions qu’il a occupé impliquent en termes de dignité.

Espérons pour lui que ça marche. Mais aussi pour nous.

Parce qu’à ce train-là, dans six mois on le voit en chemise à fleurs derrière les platines, à danser la lambada au Club Quinquas de Ploubelec.

Pourquoi tu ne gifles pas physiquement Manuel Valls

Mesdames et messieurs, l’heure n’est pour une fois pas à la gravité.A l’heure où Manuel Valls vient de reconnaitre son échec lors des élections internes dites de la primaire de la gauche, depuis quelques jours, le web frétille de contentement tel un hareng frit à la poêle. De tweets laudateurs en messages facebook hilares, toute la technologie de la jouissance instantanée se passe le mot avec délectation.

Oui, car en fait, c’est le propre de l’internet : ce nouveau média met en place une société du tout-instantané, que ce soit la chair (premiers mots clés tapés dans les moteurs de recherche) , l’humour, mais plus particulièrement ce qui nous intéresse ici à Légitimités, à savoir l’analyse politique.

Or, de la même manière que les nouilles déshydratées ne sont pas nécessairement la meilleure manière d’aboutir à de la fine gastronomie, l’immédiateté n’est pas nécessairement le meilleur gage de la qualité et de la profondeur de l’argumentation.

Donc, Manuel Valls a pris une gifle dans la figure.

Joie.

Félicité.

Allégresse.

On se pâme d’admiration pour ce jeune crétin agresseur héros de la désobéissance civile, on passe en boucle les meilleurs moments en revisionnant sous tous les angles possibles.

Un certain Guillaume dégoisait sur France Inter en s’adressant directement au Premier Ministre :

Salut Manu… C’était pour te dire, Manu, je sais pas si tu trouves ça normal ou pas, mais moi je pense que la claque on est 66 millions à vouloir te la mettre. Enfin c’était juste trop bon, sans déconner, quoi

Encore plus préoccupant que les encouragements d’un imbécile heureux qui ne se sent plus parce qu’il a réussi à passer le filtrage des appels de France Inter, une vidéo virale tourne sur youtube jusqu’à arriver à mon mur, où l’on voit une charmante jeune femme répondant au doux pseudo de Tatiana Ventôse, animatrice d’une web-télé dénommée Le Fil d’Actu.

Disclaimer : Je n’éprouve aucune sympathie particulière pour Manuel Valls, le père de l’état d’urgence qui avait lancé aux sénateurs, inquiets du sort des libertés individuelles « pas de juridisme, avançons ». Ce, avant de proposer, sans coup férir, de s’abstenir de saisir le conseil constitutionnel pour statuer sur la constitutionnalité de l’état d’urgence « parce qu’il y a un risque à saisir le conseil constitutionnel ».

Le même qui avait cru devoir désigner un pseudo-humoriste, qui n’attendait que ça, en ennemi public numéro un, sans se rendre qu’il lui servait de la soupe et lui faisait sa pub. Sans compter cette passe d’armes ridicule, jusque devant le conseil d’état, pour avoir la possibilité de jouer au matamore parce qu’on a réussi à annuler une unique représentation, ravivant ainsi le concept plutôt daté de censure d’état au nom de la défense des libertés individuelles… Il faut l’oser, non ?

Pour tout vous dire, ce grand admirateur de Clémenceau semble avoir du mal à conceptualiser que vouloir faire du Clémenceau sans en avoir l’envergure revient à se condamner à avoir perpétuellement l’air de celui qui vient de confondre sa pastille de Strepsils avec son suppositoire.

Vous vous doutez donc bien qu’il est totalement vain de vouloir rattacher les propos qui vont suivre à une quelconque forme d’approbation, voire même d’empathie, à l’encontre de Manuel Valls.

Pourtant, il y a malheureusement des attitudes et des propos qui, bien qu’adressés à des gens pour lesquels je n’éprouve aucune forme de sympathie, sont particulièrement représentatifs de la déliquescence de la démocratie dans notre pays, aujourd’hui et tout de suite.

Parmi ceux-ci, la réaction de Tatania, qui, pour vous expliquer la tonalité générale de l’intervention, légitime la violence subie parce que, selon elle, elle serait bien méritée. Ça vaut son pesant de cacahouètes et mérite d’être commenté ici en profondeur.

Morceaux choisis :

Salut Monsieur Valls, je vais pas t’appeler Manu parce que ce serait trop familier, et puis visiblement toi et moi on vit pas dans le même monde […] Tu récoltes quand même un peu ce que tu as semé. Parce que ce que vous nous faîtes, vous, à nous, à la tête de l’État, avec tes copains…

Tatiana, tu me permettras de te tutoyer même si on ne se connaît pas. Vu que tu tutoies de but en blanc un premier ministre qu’à priori tu n’as jamais rencontré, j’en déduis que tu considères sans doute cela comme une marque de politesse.

Tatiana, donc, premier point : les gens qui sont à la tête d’un gouvernement, comme tu dis, ne sont que rarement copains entre eux. Ils sont surtout concurrents et prêts à tout pour se tirer les postes à responsabilité les uns aux autres comme les primaires de tous camps de ces quelques dernière semaines l’ont encore une fois démontrées.

 … c’est pacifique ? C’est pas violent de voir des familles qui dorment dehors, avec des gosses alors qu’il fait moins 5 ?

Tatiana, je me demande bien d’où tu sors ton exemple, parce que déjà, les expulsions sont interdites pendant les trêves hivernales. D’autre part si tu as des enfants tu es prioritaire pour les relogements quel que soit ton comportement antérieur. Tu vis dans ce qui est sans doute le seul pays au monde où, moyennant quelques passages au tribunal et une expulsion de-ci de-là, tu peux quasiment ne pas payer de loyer pendant des années en changeant juste d’office HLM. Et pour peu que tu acceptes de faire les démarches et de remplir quelques papiers de temps en temps, tu n’as même pas besoin d’en arriver là. L’État te paie ton loyer.

Oui. Tu vis dans l’un des seuls pays au monde où l’État te loge à l’œil si tu es miséreux.

Et même si je te concède volontiers que c’est loin d’être tout et sans doute pas forcément suffisant, tu devrais déjà commencer par reconnaître que c’est un début avant de parler aussi agressivement en guise de préambule.

 C’est pas violent qu’il y ait des milliers de gens qui aient pas accès aux soins parce que toi et tes copains vous supprimez des lits dans les hôpitaux ?

Tatiana, là encore, je suis navré mais tu ne peux pas dire ça comme ça. Encore une fois, je suis d’accord avec toi que le service public français hospitalier est dans un état lamentable, qu’il y aurait bien des choses à redire sur son organisation, et que supprimer des lits dans un contexte de vieillissement de la population n’est clairement pas une bonne idée.

Mais sérieusement ? Là encore, tu vis dans l’un des seuls pays au monde où l’accès aux soins est gratuit. Va juste voir ailleurs comment c’est.. Regardes « Sicko » de Michael Moore pour voir que sérieusement, on n’est clairement pas dans le bas du panier… Tu vis dans un pays où tu es prise en charge totalement et gratuitement en cas de maladie grave ou d’opération nécessaire, et là encore, tout ce que tu trouves à dire, c’est te focaliser sur le nombre de lits d’hôpitaux ?

Je veux dire, oui c’est essentiel, mais franchement ton propos ne mériterait-il pas d’être juste ne serait-ce qu’un poil contextualisé ?

Et d’imposer des lois par 49-3 à répétition, c’est pas de la violence ?

Non.

C’est le jeu normal des relations entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif sous la Vème République. Après, tu as tout à fait le droit de ne pas aimer ça, hein, on peut discuter de tout. Mais voir en cet usage un signe de violence est tellement excessif que, comme dit le dicton, ça n’a pas de portée, si ce n’est celle de montrer ta parfaite inculture en droit constitutionnel.

Mais ne t’inquiète pas on aura l’occasion de revenir sur ce sujet une autre fois.

Et envoyer des CRS et des flics -qu’en plus tu traites mal – gazer des vieux et des enfants dans le métro parce qu’il y a cinquante jeunes qui sont en train de refaire le monde à Nuit Debout sur la place de la République, c’est quoi ?

Vu que ta phrase est formulée sous forme interrogative, je vais m’essayer à une réponse : une pure invention que tu es incapable de sourcer ? Ou une telle déformation de faits réels que c’est impossible de voir de quoi tu parles ? A toi de nous dire.

Et les 360 formulaires à remplir pour aller ramper pour un RSA et s’humilier devant des administrations d’État dont tu as la charge, car je te rappelle que tu es Premier Ministre, c’est quoi si c’est pas de la violence ?

Tatiania.

Qu’on se comprenne bien.

En somme, tu nous expliques doctement que devoir remplir des papiers pour avoir une allocation est une telle humiliation que cela serait constitutif en soi d’une violence.

Une violence d’État, donc.

Tatiana, je suis désolé mais autant jusqu’à présent je pouvais comprendre, sans partager, les raisons de ta colère, autant là tu fantasmes complètement à tel point que ton propos devient proprement ridicule.

Va expliquer aux « subversifs », intellectuels, ouvriers grévistes, voire même simples quidams qui se sont fait incarcérer au goulag pendant de nombreuses années en ex-URSS, quand ils n’ont pas été simplement physiquement éliminés, que remplir des formulaires est une violence d’État.

Va expliquer aux gens qui se sont fait, aujourd’hui, en France en 2016, privé de toute liberté en devant pointer trois fois par jour pendant plusieurs mois et se sont en outre fait tout cassé chez eux perquisitionné sur la simple base de « renseignements administratifs », sans que les tribunaux ne daignent au départ examiner leur situation au motif que celle-ci n’était pas urgente, qu’être obligé de cocher quelques cases est une violence d’État.

Va expliquer au type qui est placé en détention provisoire pendant deux ans avant d’être innocenté que tu t’es fait mal en tenant ton stylo, et que, houla madame, c’est bien de la violence tout ça.

Va expliquer aux Noirs qui se font tirer dessus par des officiers blancs aux Etats-Unis parce que par définition un Noir est suspect, que tu subis une violence du fait de devoir supporter une file d’attente – mon dieu, quelle héroïne tu fais – pendant une heure.

Va expliquer aux Pussy Riots, qui se sont fait incarcérer pour avoir osé contester verbalement le pouvoir politique en place, alors que ton héros lui s’est pris une peine de trois mois avec sursis pour avoir frappé un représentant du gouvernement, que ta vie c’est trop dur et qu’en fait tu es la réincarnation de Rosa Luxemburg vautrée dans ton canapé.

Non mais sérieux, on est où là ?

Tu vois, Tatiana, ton problème, c’est que tu es tellement égocentrée que tu ne te rends même pas compte à quel point tu es méprisante pour des gens à qui, manifestement, tu n’accordes pas la moindre pensée, tout engoncée que tu es dans ton costume de chevalier blanc de prisunic.

J’aimerais beaucoup vivre dans ton univers de petites certitudes, tout ça doit être tellement simple dans ta tête.

Et dire qu’en propos conclusifs, tu exhortes Manuel Valls à plus d’humilité… Oh, là dessus, tu as raison, mais c’est vraiment le seul point sur lequel nous sommes d’accord. Tu ferais cependant bien d’essayer également de t’appliquer ton conseil à toi-même.

Et maintenant, fais-moi rêver et va faire la même chose aux Etats-Unis, dont le taux de pauvreté est largement supérieur à celui de la France sans que tu n’y trouves grand chose à redire, sans assurance maladie, sans prise en charge de ton loyer, sans assurance chômage mais – signe d’un pays supérieur selon tes critères – sans obligation de s’humilier devant des administrations d’Etat pour demander des aides publiques puisqu’elles n’existent pas.

Allez. Une bonne mornifle à Donald Trump et une vidéo qui va bien juste derrière.

On te regarde.

Ça va bien se passer.

Une dernière chose, Tatiana, avant de te laisser : la gifle que Manuel Valls s’est prise ce soir vaut bien mille fois celle que ton idole en pacotille lui a collé.

Donc, la prochaine fois, au lieu de penser avec ta main, essaies de le faire avec ta tête.

Pour changer.

 

Jacqueline Sauvage, la face cachée de Donald Trump

Cher lecteur, toi qui as bombardé ma boite mail de demandes de nouvelles concernant le devenir de légitimités, sois rassuré : les obligations professionnelles qui me tenaient à l’écart de ce blog me permettent à nouveau de dégager du temps pour bloguer, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent. Je vais donc pouvoir reprendre à compter de maintenant la mise à jour de ce blog.

Ton désarroi, ami lecteur, est parfaitement compréhensible, puisque je n’étais malheureusement pas en mesure de poster un commentaire lorsque le monde occidental dans sa presque totalité a fini – enfin – par réaliser lors de l’élection de Donald Trump que le système électif n’est que le cache-sexe de la perpétuation de l’oligarchie au nom du peuple. Gageons que le futur nouveau président du monde libre des États-Unis saura démontrer avec beaucoup de brio le hiatus toujours croissant entre les qualités nécessaires pour arriver au pouvoir et celles requises pour gouverner.

Mais laissons là pour le moment ce sujet passionnant, puisqu’il aura l’occasion de nous occuper pendant de nombreux billets au cours des mois à venir, et occupons -nous plutôt de contempler le phénomène de dégénérescence à sa racine, tant celui-ci dépasse de très loin le seul cas de Donald Trump.

En effet, par décision du 28 décembre 2016, François Hollande a accordé une grâce totale à Jacqueline Sauvage, mettant immédiatement fin à sa détention. Décision accueillie par un concert de louanges de Jean-Luc Mélanchon à Florian Philippot, en passant par les partis dits de gouvernements.

La grâce divine descendit ainsi sur l’ensemble du peuple français ainsi que leurs représentants politiques, qui louèrent comme un seul homme, et dans le même temps, la décision prise par le Président, la souffrance d’une femme injustement emprisonnée, la nécessité de mieux lutter contre les violences conjugales, le calvaire des filles communes du couple ainsi que la qualité des trois plombs glissés dans le fusil de chasse.

Cher lecteur, essaies de te souvenir de la dernière fois qu’une décision d’un Président de la République sous la Vème République a été applaudie à deux mains par tous les bords politiques, lesquels, s’ils sont d’opposition, se font une mission en temps ordinaire de s’opposer par principe à toute initiative de la majorité à seule fin de rappeler leur existence. Un indice : si tu ne trouves pas, c’est bien normal.

Cette unanimité politique retrouvée devrait normalement titiller ton sens critique et t’amener à soupçonner que cette unité de façade, presque trop belle pour être vraie (surtout en période de campagne présidentielle) ne pourrait pas en réalité dissimuler bien plus prosaïquement une volonté de s’attirer ta sympathie et ton bulletin.

Les faits bruts concernant l’affaire Sauvage sont enfantins de simplicité. Le 10 septembre 2012, Jacqueline Sauvage a tiré par trois fois dans le dos de son mari, le tuant sur le coup.

Elle a été déclarée coupable de meurtre sans préméditation lors d’un premier procès le 28 octobre 2014 et condamnée à dix années de réclusion criminelle. Elle a interjeté appel de cette décision et un second procès s’est tenu, cette fois le 1er décembre 2015. Deux jours plus tard, une seconde condamnation est intervenue, qui a confirmé la première tant sur la culpabilité que sur la peine.

Une première grâce présidentielle est survenue le 31 janvier 2016, de deux ans et six mois aux fins de rendre immédiatement recevable une demande de libération conditionnelle de la condamnée. Las, la justice, se piquant d’être un pouvoir indépendant, a refusé d’obéir aux injonctions implicites du pouvoir exécutif, et rejeté par deux fois cette demande de libération conditionnelle.

C’est pourquoi le Président a souhaité finir ce qu’il avait commencé, en libérant immédiatement la meurtrière le 29 décembre 2016.

Mais, et les violences conjugales ?

Hé oui, tiens, cher lecteur, pourquoi l’auteur de ces lignes n’a t’il pas directement abordé cette affaire par le prisme des violences conjugales ? Après tout, l’ensemble de la médiacratie, reprenant en cela les allégations des filles de Jacqueline Sauvage, serinent à qui veut bien l’entendre que Jacqueline Sauvage était l’innocente victime d’un dangereux tortionnaire depuis qu’elle l’avait épousé quarante ans auparavant. Pire encore, ses filles ont été victimes de viol alors qu’elles étaient toutes adolescentes. Enfin, Norbert Marot aurait poussé au suicide son fils aîné. Pas de quoi pleurer ce type, tout le monde en conviendra.

Le premier problème avec cette version des faits est en premier lieu qu’elle peine à convaincre deux professionnels du droit (lesquels exercent tous deux la profession d’avocat et ont donc pour profession de savoir exploiter un dossier à décharge), qui ne sont pas concertés.

L’examen des faits provoque quelques accrocs à ce récit émouvant – Maître Eolas, De grâce

Ainsi ont pu être caractérisées par exemple de nombreuses inexactitudes dans le récit qu’elle a formulé des circonstances du meurtre. Mais malheureusement les circonstances troublantes ne s’arrêtent pas là.

Il ne s’agit pas de prétendre que Monsieur Sauvage était un saint, un mari et un père délicieux, mais il n’est pas établi que cette grande gueule manifestement colérique et très déplaisante ait commis durant un demi-siècle des violences régulières vis-à-vis de son entourage, famille, voisins, collègues. Il était certes souvent menaçant, mais on ne trouve aucun témoignage accablant, hormis un unique certificat médical en 47 ans datant du lendemain du meurtre prévoyant une ITT d’un jour. Seules sa femme et ses filles rapportent l’existence de violences directes.

La personnalité de Madame Sauvage telle qu’elle a été cernée par les experts judiciaires et telle que l’instruction et les audiences l’ont fait apparaître n’est pas celle d’une femme soumise ayant tout enduré sans rien dire. Petite anecdote révélatrice ? Ayant appris il y a quelques années que son mari avait une maîtresse, son premier réflexe fut de se rendre chez la rivale pour la brutaliser, la courser en voiture, celle-ci ne trouvant son salut qu’en se réfugiant à la gendarmerie. – Régis de Castelnau, Affaire Sauvage : le culte des coupables innocents

D’autres éléments de la personnalité de Jacqueline Sauvage ne « cadrent » pas avec une soumission totale à son époux.

Une voisine a même déclaré à la barre avoir vu Jacqueline Sauvage gifler son mari. […] Ajoutons que le fusil en question était celui de Jacqueline Sauvage, qui pratiquait la chasse. – Maître Eolas, de grâce, op.cit.

Les allégations des filles de Jacqueline Sauvage selon lesquelles elles auraient été violées laissent elles aussi perplexes.

Le 27 octobre 2014, la troisième sœur, Fabienne Marot est entendue. Elle dit avoir subi des violences physiques de la part de son père durant son enfance. [..] Elle dit également avoir été violée par son père. Elle a ensuite fugué, et elle est partie porter plainte chez les gendarmes. Une fois sur place, elle aurait repris sa déposition sur le bureau des gendarmes pendant qu’ils ne regardaient pas, pour ensuite la brûler dans les toilettes, car son père lui faisait peur. Lorsque l’avocate des parties civiles demande si Fabienne Marot n’avait pas eu peur pour ses enfants lorsque son père les a emmenés en camping-car dans la Somme en 2011, elle répond que son père savait qu’il n’avait pas le droit de toucher à ses enfants. – Wikipedia

Si Norbert Marot était bel et bien le monstre décrit, qui avait violé sa fille pendant son adolescence, il m’est assez difficile de penser que celle-ci lui aurait confié ses propres enfants pour un séjour en camping-car, en étant tranquillisée car « il savait qu’il n’avait pas le droit de toucher aux enfants ».

Même présentés ainsi, la seule collecte de ces éléments serait en soi insuffisante à démontrer que la thèse soutenue par Jacqueline Sauvage est totalement inventée. Après tout, il peut arriver que certaines inexactitudes puissent polluer un récit mais que celui-ci soit néanmoins globalement véridique. Et aussi brillants soient-ils, Maîtres Eolas et de Castelnau peuvent parfaitement se tromper.

Mais on en arrive ici au second problème, qui me chagrine pour ma part bien plus profondément : cette défense, Jacqueline Sauvage l’a présentée par deux fois, devant deux cours d’assises. La première était constituée de six jurés populaires et de trois magistrats. La seconde était composée de neuf jurés populaires et de trois magistrats.

Or, cette ligne de défense ne les a pas convaincus, comme en témoigne la peine, plutôt sévère, qui a été prononcée. En d’autres termes, ces quinze jurés et six magistrats ont majoritairement considéré que les violences dont se plaignait l’accusée n’étaient pas démontrées.

L’auteur de ces lignes n’a pas eu accès au dossier. Il n’a pas vu Jacqueline Sauvage répondre aux questions. Il n’a pas examiné les procès-verbaux de la procédure. Et il ne croit plus depuis bien longtemps à la fable enfantine selon laquelle la vérité au sujet d’une affaire judiciaire pourrait être connue par tout un chacun sur la seule foi de quelques articles glanés sur internet.

La question n’est donc pas ici de savoir si les violences dont Jacqueline Sauvage se plaignait sont ou non réelles. Il suffit pour la suite de la démonstration de caractériser que celles-ci sont à tout le moins très contestables. Le propos de ce blog n’est en effet pas de se pencher sur des chroniques judiciaires. Il s’agit de parler de citoyenneté et de démocratie, et nous allons donc quitter cette longue introduction pour en venir au cœur de la question qui nous intéresse.

Mais alors, c’est quoi cette histoire avec Donald Trump ?

Cher lecteur, lis les articles qui sont aujourd’hui consacrés au cas de Jacqueline Sauvage par notre splendide presse nationale. Regardes attentivement quelles sont les tournures de phrase qui sont utilisées. Petit florilège.

Selon les décodeurs, qui ne décodent pas grand chose, les deux seules zones d’ombre du dossier sont la préméditation et la légitime défense. Chers décodeurs, tant la préméditation que la légitime défense, qui sont des notions de droit, ne posent aucune difficulté en la matière. Jacqueline Sauvage a été définitivement acquittée pour la préméditation, et à ma connaissance, personne ne soutient aujourd’hui que le meurtre aurait été prémédité. Quant à la légitime défense, le débat de société qui se pose est celui de savoir si le fait de tirer trois fois dans le dos d’une personne qui aurait commis des violences pourrait être constitutive d’une « légitime défense différée », ce qui n’existe pas, en l’état, dans le droit actuel.

Pour le figaro, « après une énième dispute avec son époux violent […] Elle ouvre et se fait tabasser ».

Pour Libération, « François Hollande a accordé mercredi une grâce totale à cette femme condamnée à 10 ans de prison pour le meurtre de son mari violent, et qui était devenue le symbole des victimes de violences conjugales ».

Les termes choisis par ces trois articles – on pourrait en prendre des dizaines d’autres – ne glissent-ils pas élégamment sur la problématique cardinale que nous avons évoqué ci-dessus ? Ce alors même que la réponse à cette question est susceptible d’avoir une incidence assez notable sur la perception que le lecteur pourra avoir de la décision politique de gracier la meurtrière ?

En 1988, Edward S. Herman et Noam Chomsky ont publié Manufacturing Consent : The political economy of the Mass Media, actuellement traduit par Agone sous le titre La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie.

Dans ce livre, ils mettent en évidence avec beaucoup de pertinence que dans les années 1980, dans un système dit de presse libre, où aucun journaliste américain ne pouvait être emprisonné, torturé ou assassiné par rapport à ses écrits, un modèle de propagande s’était formé qui avait un rôle bien différent de celui de transmission d’une information. Je graisse :

Notre point de vue est que les médias, entre autres fonctions, jouent le rôle de serviteurs et de propagandistes des puissants groupes qui les contrôlent. Les porteurs de ces intérêts ont des objectifs précis et des principes à faire valoir, ils sont aussi en position d’infléchir et d’encadrer l’orientation des médias. Cela ne s’opère généralement pas au moyens d’interventions directes et grossières mais plutôt grâce à la sélection d’un personnel politiquement aux normes et l’intériorisation par les rédacteurs et les journalistes des priorités et des critères définissant ce qu’est une information valable en conformité avec les politiques de l’etablishment. […] Pour nous, ce que font les journalistes, ce qu’ils considèrent comme de l’information digne d’intérêt et les présupposés sur lesquels se fonde leur travail s’expliquent généralement très bien par le seul jeu des incitations, pressions et autres contraintes que prend en compte une telle analyse structurelle.

Cher lecteur, en ta qualité de citoyen (si tu moins tu vis dans une démocratie représentative, ce que je te souhaite), tu es censé, à des intervalles réguliers, donner ton avis sur le groupe de personnes que tu estimes être le mieux à même de faire en sorte d’assurer l’intérêt général. Et non pas, dans la pureté des principes, désigner le groupe qui satisfera au mieux ton intérêt particulier, nuance si subtile qu’elle semble échapper à une grande partie de tes condisciples votants. Passons.

Toujours est-il que pour être en mesure de faire ces choix, tu dois nécessairement avoir accès à une information qui s’efforce le plus possible d’être politiquement et idéologiquement neutre.

Or, malheureusement, comme le traitement médiatique de l’affaire Sauvage vient de le démontrer avec brio, les principaux journaux présents en France en 2016 te fournissent, comme le faisaient avant eux les journaux américains durant les années 1980, une information orientée et remplie à ras-bord de présupposés factuels non vérifiés.

Il est difficile de dire dans quel cas ces orientations sont le fruit de simples négligences et dans quels cas ils sont volontaires. Concernant Jacqueline Sauvage, les matériaux que j’ai cité pour appuyer cette démonstration sont disponibles depuis le début de l’année 2016. Si le traitement de l’affaire de Jacqueline Sauvage en tant que victime incontestable de violences conjugales aurait pu, au début de cette année, être le fruit d’une erreur de perception des médias cités, il est difficile de considérer que celui opéré ces derniers jours ne relève pas d’une volonté consciente de ne pas aborder cette question.

Les journalistes auteurs des articles cités ci-dessus estiment donc que cette question n’a pas d’intérêt au regard de leur ligne éditoriale.

Ils se situent parfaitement donc dans l’ère de la post-vérité qui s’est mise en place avec internet et les réseaux sociaux.

Jacqueline Sauvage participe donc du même phénomène que Donald Trump. Dans les deux cas, la vérité n’a eu au fond absolument aucune importance. Ce qui compte, comme l’a si bien compris Donald et comme les avocates de Jacqueline l’ont mis en œuvre, n’est pas tant le fait de diffuser un récit exact que de donner une version arrangeante d’un évènement objectif et d’assurer par la suite une gestion de la quantité.

La somme de répétition d’une seule et unique version dans les médias mainstream et les réseaux sociaux devient dès lors mécaniquement un postulat indiscutable.

L’hypothèse (plus que contestable) que Jacqueline Sauvage ait été nécessairement victime de violences devient ainsi un fait. Elle accède ainsi au même plan que l’assertion selon laquelle la construction d’un mur de 3200 kilomètres sur la frontière entre deux nations soit techniquement possible.

Ces postulats quantitatifs ont pour effet de faire dévier le débat sur des questions voisines sans jamais les remettre en cause. La campagne menée par Donald Trump a montré que l’homme d’affaires maîtrisait à la perfection cette technique rhétorique de plus en plus efficace avec les moyens technologiques modernes. Maintenir le processus électif en sa forme actuelle ne peut être opérant que si les sociétés modernes apprennent à déminer ces postulats quantitatifs et à ne fonder le débat politique que sur des informations de qualité.

A défaut, les Donald Trump de toute espèce sont appelés à se multiplier à l’avenir.

Un peu de perspective

we-terrorism-1970-2015final
Source http://www.datagraver.com/case/people-killed-by-terrorism-per-year-in-western-europe-1970-2015

Donc si je comprends bien les jusqu’au boutistes qui se déchaînent sur les réseaux sociaux ces derniers jours, il fallait transformer la France en un état totalitaire dès 1970.

Oui, parce que, quand on envisage sérieusement d’emprisonner des gens sans procès, on est partisan d’un état totalitaire.

Je ne dis pas que la situation n’est pas horrible, et je ne dis pas non plus qu’il ne faut pas y réfléchir.

Il serait en revanche courtois d’arrêter de le faire avec les pieds.

La loi travail, le 49-3, l’arbre et la forêt

pexels-photoVoilà, c’est officiel, on en arrive au stade où ça me gonfle au plus haut point.

En cause : le 92ème statut twitter/facebook qui m’est tombé sous les yeux et qui se roule partout en mode non-mais-tu-te-rends-pas-compte-ils-utilisent-le-quaranteneuftrois-pour-la-troisième-fois-ces-****-de-***-quel scandale.

Cher lecteur, dont le réflexe est de ranger les gens dans des petites… si si c’est bien de toi dont je parle. Rassures-toi c’est également mon cas, c’est le fléau de notre époque, la twiterisation des esprits, nos cerveaux ont de plus en plus de mal à appréhender toute pensée qui ne peut être contenue en 140 signes.

Cher lecteur donc, dont le réflexe est de ranger les gens dans des petites cases au bout de deux lignes, je ne suis pas le moins du monde encarté au parti socialiste, ni d’ailleurs spécialement favorable à la loi El Khomri.

Ce qui ne m’empêche pas d’être plus qu’agacé par cette répétition pavlovienne d’indignations faciles, et je vais t’expliquer pourquoi. Mais pour cela, quelques détours et préliminaires seront nécessaires.

Supposons, cher lecteur, que Tartenpion ait été embauché par un employeur en 2002 (une PME) qui ne respecte pas les règles de la convention collective relatives au paiement de tes primes, ce qui lui cause un manque à gagner de 100 € par mois.

A moins d’avoir un code du travail sur ta table de chevet, il y a fort à parier que Tartenpion ne se rende pas compte que l’employeur contourne les règles avant un certain temps, voire même un temps certain. Et puis même si c’était le cas, ça se passe bien avec son employeur, leur relation est bonne, c’est quand même compliqué de venir la remettre en cause en lui agitant nonchalament un exemplaire de la convention collective sous le nez.

Seulement voilà, en 2015, l’employeur convoque Tartenpion et lui annonce qu’il est trop souvent en retard, et qu’il n’a pas réalisé la dernière commande qui lui avait été donnée dans les temps impartis. Dès lors il lui remet un joli papier aux fins de se présenter dans quelques semaines à un entretien préalable à un licenciement. Tartenpion recevra sa lettre de licenciement dans la foulée.

Terrassé, il s’adresse alors à un avocat spécialisé, et ils planchent ensemble sur l’engagement d’une procédure devant le conseil de prud’hommes aux fins de contester la cause réelle et sérieuse du licenciement. Son avocat en profite pour regarder les conditions dans lesquelles s’est déroulée la relation de travail et remarque que les primes prévues par la convention collective n’ont été que partiellement versées.

Il lui explique donc qu’il va pouvoir profiter du litige en cours pour soulever cette question devant le conseil de prud’hommes et obtenir un rappel de salaires.

Par contre, il précise qu’il va y avoir un léger souci concernant le montant des sommes qu’il va pouvoir réclamer.

Traditionnellement, la prescription (cad le laps de temps devant s’écouler avant l’extinction d’un droit) était de trente ans. Le 17 juin 2008, cette prescription, unanimement jugée trop longue, a été ramenée à cinq ans. Ce délai de cinq ans concerne toutes les matières, pas seulement le droit du travail ; ainsi un bailleur ne pourra pas réclamer dix ans plus tard des loyers impayés à son locataire.

Toutefois, ce délai, déjà raccourci, a été spécifiquement modifié en matière de droit du travail. Ainsi par une loi du 14 juin 2013, la prescription a été portée à deux ans pour contester la cause du licenciement, et à trois ans pour les salaires.

Ce qui signifie, explique l’avocat à un Tartenpion médusé, que s’il saisit le conseil de prud’hommes par exemple le 1er octobre 2015, il ne pourra pas obtenir de rappel de salaires pour la période de début 2002 à septembre 2012.

On va dire que c’est cadeau.

Devant cette atteinte particulièrement profonde à l’étendue des droits de l’ensemble des salariés de France et de Navarre, les syndicats ont naturellement protesté, tempêté, vitupéré, informé les médias et bloqué le pays en organisant un cortège de manifestations monstres.

16720686993_eaed4a31dd_oOu peut-être qu’ils avaient piscine.

Toujours est-il que cette modification législative très lourde de conséquence (elle aboutit mécaniquement à baisser sensiblement le « coût » prud’homal annuel pour l’ensemble des employeurs, au détriment des salariés) a été adoptée dans un silence absolu.

Prenons maintenant la loi El Khomri, qui a fait l’objet de pas moins de six versions successives en quelques mois, celles-ci ayant été adoptées aux termes d’un bras de fer et des négociations incessantes entre le gouvernement, les organisations patronales et les organisations syndicales (oui, mesdames et messieurs de la CGT, quand vos centrales vous donnent pour consigne d’ânnoner « retraitretraitretraitdelaloitravailniamendableninégociable », elles se fichent ouvertement de vous).

Les dispositions les plus lourdes (plafonnement des indemnités pouvant être fixées par le conseil des prud’hommes en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse) ont très rapidement été retirées.

Finalement, la seule réelle modification de ce texte concerne la fin de l’application du principe de faveur au temps de travail.

Jusqu’à présent en effet, l’ensemble du droit du travail était gouverné par le principe de faveur, qui permet, en cas de contrariété sur un point entre le contrat de travail, l’accord d’entreprise et l’accord de branche, d’appliquer au salarié la disposition qui lui est la plus favorable.

La philosophie initiale du projet de loi était de permettre d’accroitre les pouvoirs de négociations au sein des entreprises, entre l’employeur et les salariés, pour permettre d’obtenir un jeu de concessions réciproques permettant une plus grande proximité des règles applicables aux entreprises avec la situation précise de celle-ci.

Ces dispositions voulaient répondre à une logique de donnant-donnant négociée au plus près. Ce qui signifiait, à terme, un affaiblissement des syndicats.

Or, comme l’on a pu voir, ceux-ci veillent avec bien plus de zèle au respect de leur pré carré qu’au montant des indemnités des salariés lésés.

Mais entre les deux, lequel est le plus important ?

Alors bon, on peut naturellement ne pas être d’accord avec le principe même, et préférer laisser des organisations se disant représentatives (alors même que le taux de syndicalisation en France n’est que de 11 %) préempter toute possibilité de négociation collective sans permettre aux salariés directement concernés de donner leur avis sur la question.

Mais il me semble difficile de penser que laisser aux salariés la possibilité de négocier directement avec l’employeur est pire pour eux que de se voir raboter plus que significativement le montant des indemnisations qui leur seront dues si l’employeur choisit de ne pas respecter la loi.

Deux mots encore.

Tout d’abord, la grève de 1908 ayant donné lieu à l’établissement de la journée de 10 heures (contre 12 auparavant), s’est étendue sur plusieurs mois et a persisté malgré plusieurs morts et des foules dispersées à coup de sabres par la troupe. La grève de 1936 a fédéré 8 millions de grévistes et ne s’est arrêtée qu’avec l’instauration des congés payés, un vent révolutionnaire soufflant à l’époque sur la France.

Toutes proportions gardées, on peut quand même noter qu’à l’époque, les mouvements sociaux n’avaient strictement rien à voir avec ce qu’ils sont maintenant. Le gréviste qui pose le piquet pour regarder le match de foot n’est pas si motivé que ça.

Ensuite, l’utilisation du 49-3. Je mets au défi quiconque soutient que cette modalité d’examen d’une loi ne serait pas démocratique de me citer une seule loi votée sous le Vème République qui ait été réellement modifiée par le Parlement. Une seule. La nature semi-monarchique de la République actuelle induit que les deux chambres ne font que ratifier ce que l’exécutif a préparé, et les bonnes âmes qui s’en offusquent aujourd’hui seraient bien plus respectables si elles prenaient la peine de défendre la technique de l’obstruction parlementaire et ses 137 537 amendements déposés pour bloquer l’adoption de la loi sur l’énergie en 2006.

Que retenir de toute cette histoire ?

Nous vivons dans une société de postures.

Un gouvernement qui fait semblant d’être anti-patronat et qui courtise les chefs d’entreprises ; des syndicats qui font semblant de défendre les travailleurs et laissent passer sans mot dire une loi qui restreint mécaniquement les indemnités qui leur sont dues ; des grévistes qui font semblant d’être impliqués dans un mouvement de grève, mais surtout pas au prix de leur plus petite parcelle de leur confort.

Tout cela valait bien la peine de faire la queue pendant trois quarts d’heure pour trouver de l’essence.

Pensée du matin

Si le processus de désignation des dirigeants avait vraiment réellement quelque chose à voir avec leur popularité, aucun des présidents sortants de ces trente dernières années n’aurait ne serait-ce songé qu’à se représenter.

S’ils le font, c’est parce qu’ils savent que les électeurs sont coincés entre des choix contraints, à devoir choisir parmi des gens qui ont été eux-mêmes préalablement choisis.

Mais pas par eux.

Revolution.com

On voudrait que ça gronde
Sans agiter ses ailes
Voici le nouveau monde
Des combattants virtuels – No One is Innocent, Revolution.com

J’aime beaucoup No one is innocent, que j’avais découvert durant mes jeunes années d’adolescence à l’occasion de l’explosion de leur titre le plus connu, Nomenklatura.

Leurs textes sont très politisés et souvent bien plus travaillés que pour d’autres groupes, fussent-ils de rock alternatif, ayant percé à la même époque.

Dans une ambiance semi-contestataire dans le paradigme politique que partageaient les plus emblématiques groupes de rocks français des années 90, no one is innocent fait passer, avec talent, un discours de défiance absolu envers la mainmise de la caste sur l’ensemble de la société, et de glorification absolue de l’individu unique, dont toutes les nuances scintillantes sont constitutives de la seule valeur, finalement, à respecter.

Nous ne vivrons pas d’utopie collective. Nous arrivons trop tard, le grand marché est déjà là. Nous devons élaborer des stratégies de survie et de contamination, Par la création et la prolifération d’utopies privées, cryptées, qui se substitueront à l’ancien ordre social – No One Is Innocent, Nomenklatura

Sans jamais se rendre compte à un seul moment que c’est justement ce second phénomène qui crée et nourrit le premier ; que la nucléarisation de l’individu est finalement la cause première de sa transformation en consommateur passif et en électeur blasé.

Mais on en est pas à paradoxe près et finalement, quand on écoute du rock, ce n’est pas pour absorber un traité de sciences politiques.

Ne boudons donc pas notre plaisir et profitons de ses morceaux les plus intéressants.

Ainsi dans Revolution.com (dont le clip fait très fortement référence à 1984) est narré l’histoire d’un forum fictif appelant à la révolution, et dont le seul effet concret serait justement de virtualiser à outrance une contestation sociale en offrant aux internautes un « goût » de révolution qui ne déboucherait sur strictement rien. Une sorte de bravade contre un « système » aussi puérile et inconséquente que s’offrir fièrement son tee-shirt che guevarra produit en masse par une société cotée au CAC 40 et fabriqué par un petit enfant indien…

Il n’est pas sûr que le procès fait par le groupe au net soit réellement justifié. Le net a ceci pour lui qu’il a totalement organisé la redistribution des producteurs de contenu culturel,  là où auparavant il n’y avait guère que les journaux et les chaînes hertziennes qui avaient la possibilité pratique de s’adresser à un auditoire suffisamment large pour que leur parole ait une réelle importance.

Si les dictatures les plus dures existante encore aujourd’hui utilisent à titre habituel une censure étatique avec la bénédiction des moteurs de recherche, voire même refusent totalement l’accès de leur population à une telle technologie, c’est bien parce qu’elles craignent à raison la capacité qu’offre ce média de mobiliser d’un seul coup des milliers de personnes…

Toujours est-il que ce texte poursuit par une strophe particulièrement pertinente.

On voudrait de l’air
De l’oxygène en stock
Et puis changer le monde
Sans changer d’univers – No One is Innocent, Revolution.com

L’idée est tellement simple et tellement féconde. Elle explique à elle seule pourquoi nous nous montrons incapables de changer le système en profondeur.

Les civilisations européennes réussissent l’exploit de créer un nombre de richesses tous les ans de plus en plus important, sans jamais se poser conceptuellement la question de leur répartition.

La détestation de la caste politique dans son ensemble et le niveau de défiance dans les institutions atteignent des records d’année en année.

Aucune alternative crédible n’a jamais réussi à se rassembler en une force politique susceptible de faire bouger les lignes (et non, une fille installée à la tête du parti par papa avant de l’en expulser peut difficilement attaquer le népotisme dont elle a elle-même bénéficié).

Ce dégoût des hommes et des institutions est délétère.

Il vient tout particulièrement du fait que, comme le souligne No One Is Innocent, nous nous contentons de réfléchir encore et toujours dans le même paradigme.

L’élection crée le politicien de métier ; le politicien de métier est par nature dans une position où il doit conquérir et conserver le pouvoir en premier chef ; et uniquement en second lieu de s’occuper de l’intérêt général.

Il faut nécessairement repenser l’ensemble du cadre si nous voulons recréer une forme d’action politique qui gouverne pour le peuple, et non pas uniquement en son nom.

Au lieu d’exprimer sa colère dans des mouvements sociaux sans lendemain, la révolution doit aujourd’hui se faire surtout dans les esprits.